Automne 2006

Histoire

Messies ! Gouvernants et rôle de la religion, Partie 7a

Cœurs de ténèbres

David Hulme

Alors que les rayons du soleil parisien viennent éclairer les visiteurs étrangers qui sortent des Invalides, un photographe capture cette scène extraordinaire du 23 juin 1940. L’homme au centre est presque entièrement drapé dans un long manteau blanc, tous les autres sont en noir. Le critique d’architecture Deyan Sudjic l’identifie à « un personnage magique, tel le dieu Soleil encerclé de simples mortels égarés dans les ténèbres » (The Edifice Complex, 2005). Pour cette occasion, la visite de Paris après sa victoire, Adolf Hitler a choisi de s’entourer, non pas de chefs militaires nazis, mais de deux architectes et d’un sculpteur : Albert Speer, Hermann Giesler et Arno Breker. 

Le Führer avait aspiré à devenir artiste, puis architecte, mais le jeune homme n’avait pas satisfait aux critères d’entrée des deux cursus qu’il avait tentés à Vienne. Pour l’heure, contemplant le tombeau de Napoléon en contrebas (sanctuaire du soi-disant messie du siècle précédent), il demande à son sculpteur personnel de concevoir pour lui quelque chose de beaucoup plus impressionnant lorsque le moment viendra : quelque chose qui forcera littéralement les gens à lever le regard. Napoléon avait essayé de conquérir le monde et avait échoué ; Hitler est décidé à réussir. 

« Hitler voulait la Rome antique et Speer a fait de son mieux pour la lui fournir. » 

Deyan Sudjic, The Edifice Complex

Avec la défaite de la France face aux Nazis, déterminés à venger la cinglante humiliation subie par l’Allemagne au terme de la Première Guerre mondiale, le Troisième Reich s’étend désormais de l’Atlantique à la frontière russe. Ce jour-là, le Führer, resplendissant et égocentrique, peut marquer son ardeur à « redessiner le monde », pour citer Sudjic. En tant que plus grand architecte de l’humanité, « Hitler voulait la Rome antique et Speer a fait de son mieux pour la lui fournir ». 

C’est là un désir courant chez les politiciens à l’ambition démesurée, cette refonte de la carte selon les lignes traditionnelles de l’antiquité romaine. Quelques années plus tôt, un autre prétendu Apollon a revendiqué le même territoire. En effet, le fasciste Benito Mussolini, Il Duce, arrive au pouvoir en Italie en tant que Premier Ministre, dix ans avant la nomination de Hitler au poste de Chancelier national-socialiste d’Allemagne. En avril 1922, sept mois avant que le roi Victor Emmanuel III lui demande de former un gouvernement, le Duce prononce un discours déterminant. Il dit notamment : « Rome est notre point de départ et de repère ; elle est notre symbole ou, si l’on veut, notre mythe. Nous rêvons d’une Italie romaine, sage et forte, disciplinée et impériale. Ce qui fut l’esprit immortel de Rome renaît en grande partie avec le fascisme ! ». 

Selon le spécialiste du Vatican, Peter Godman, à l’époque de ce discours, la rhétorique de Mussolini « avait déjà pris un ton mystique et messianique […] [Il] souhaitait être considéré comme un nouvel Auguste, un second César. […] La tâche réclamait un surhomme. Contre le paradis sur terre que Mussolini cherchait à instaurer, se dressaient les forces démoniaques des libéraux, des démocrates, des socialistes, des communistes et (plus tard) des juifs. Pourtant, il allait triompher de ces ennemis de l’humanité, car il n’était pas seulement César Auguste, il était aussi le Sauveur ». 

Comme ils le prévoyaient, le Führer et le Duce étaient confrontés à des adversaires semblables. De plus, tous deux partageaient des illusions et des auditoires similaires, aux besoins similaires. Dans une biographie de Hitler qui a fait l’objet de nombreux éloges, l’historien Sir Ian Kershaw écrit qu’en 1936, « l’autoglorification narcissique [de Hitler] avait enflé de manière incommensurable sous l’impact de la quasi-déification que ses partisans projetaient sur lui. À ce stade, il se pensait infaillible […] Le peuple allemand avait façonné cet extraordinaire orgueil personnel de chef. Il allait bientôt en connaître toute la mesure : le plus grand pari de son histoire nationale, afin d’atteindre une totale domination du continent européen » Au cours des quatre années qui le mèneront à Paris, Hitler occupera la Rhénanie, l’Autriche et la Tchécoslovaquie après leur annexion, ainsi que la Pologne, le Danemark, la Norvège, la Hollande, la Belgique et le Luxembourg suite à leur invasion. Juste avant la défaite de la France, Mussolini contribuera aux efforts de Hitler en apportant des troupes conformément au pacte signé entre les deux hommes. 

Mussolini et Hitler étaient résolus à recréer le monde en fonction de ce qu’ils estimaient être les enjeux et les opportunités de leur époque : la révolution bolchevique, les conséquences de la guerre mondiale, l’instabilité économique et sociale, la ferveur nationaliste, ainsi que la demande générale à l’égard d’un dirigeant charismatique, capable de résoudre tous les problèmes. Que leurs besoins psychologiques personnels aient joué un rôle vital dans leurs tentatives ne fait aucun doute ; pourtant, ils n’auraient jamais atteint ces sommets si de grands pans de leur population ne leur avaient fourni l’appui indispensable. 

Le million de morts provoqué par Mussolini est bien atroce, mais la souffrance dont Hitler a été la cause est inimaginable. Il ne s’agit pas seulement du nombre des décès qu’il a causés – ceux des juifs s’élèvent à eux seuls à environ 6 millions – mais de la nature pathologique de sa haine et de sa cruauté, ainsi que de son absence totale de souci de l’individu, qu’il soit allemand ou de toute autre nationalité. L’humanité a été sa victime. En somme, l’ampleur de l’horreur perpétrée par ces deux dictateurs et l’échec lamentable de leurs plans grandioses prouvent à quel point ils étaient de faux messies, qui ont abandonné les survivants en déséquilibre au bord du gouffre. 

LEURS DÉBUTS 

Mussolini, né en 1883 à Dovia di Predappio, près de la côte Nord-Est de l’Adriatique, est le fils d’Alessandro, un forgeron, et de Rosa, une institutrice. Son père milite politiquement en soutenant les causes socialistes, et apprécie les beuveries ; sa mère, d’un milieu religieux traditionnel, éduque son fils selon la doctrine catholique romaine. 

Suivant les traces de son père, Benito est d’abord socialiste et finit par conduire l’aile gauche du parti. En tant que rédacteur du journal socialiste Avanti, il s’oppose à la guerre entre l’Italie et la Libye (1911-1912). Cependant, il devient brusquement interventionniste lorsque la Première Guerre mondiale éclate. Comme il soutient l’engagement de son pays, le parti l’expulse. C’est alors que le nationalisme vient remplacer le socialisme dans sa vie. Il démarre son propre journal, Il Popolo d’Italia, puis s’enrôle rapidement dans l’armée. De retour avec un grade de caporal, il réunit ses anciens compagnons de guerre au sein d’une nouvelle organisation militariste de droite, les Fasci italiani di combattimento (Faisceaux italiens de combat), qui se vouent au terrorisme politique et au rétablissement de l’ordre par la violence. En 1921, il est élu au parlement comme député du tout récent Parti national fasciste. 

Six ans après la naissance de Mussolini, Adolf Hitler naît à Brunau am Inn, à la frontière austro-allemande. Il est le quatrième enfant d’une mère pieuse et dévote, et d’un père sévère et dominateur. Une éducation mitigée, entre les mains d’Aloïs, un homme strict et désagréable qui aime boire en société, et la très attentive et hyperanxieuse Klara, a joué un rôle important dans le développement du profil psychologique de Hitler adulte (même si un lien absolu avec sa haine froide et inassouvie de l’humanité reste difficile à établir). Son adolescence est malheureuse et jalonnée d’échecs, sa famille déménageant souvent. Il repasse examen sur examen, avant d’abandonner finalement le lycée. Il ne s’émeut pas de la mort de son père en 1903, devant son verre matinal à la Weinhaus du quartier, alors que le décès prématuré de sa mère, d’un cancer du sein, le laissera très affligé quatre ans plus tard. 

Empreint de délires de grandeur, le jeune Adolf éprouve des difficultés à accepter la perte, la correction et l’échec. Oisiveté, dépression, colère et accès de fureur sont ses réactions habituelles face à l’absence de réussite. C’est pourquoi, lors de la déclaration du Premier Conflit mondial, il voit dans le conflit une opportunité d’épanouissement personnel. Bien qu’il ait évité le service militaire en Autriche l’année précédente, en s’expatriant à Munich, il s’engage dans l’armée bavaroise. Son courage, en tant que caporal agent de liaison sur le front occidental, lui vaut deux fois la Croix de Fer. Rendu temporairement aveugle par du gaz moutarde en 1918, il se rétablit dans un hôpital militaire avant de revenir à Munich en attendant sa démobilisation. 

Dans l’incapacité de trouver un travail, Hitler plonge, en compagnie d’autres anciens combattants, dans la vie politique de droite en adhérant au Parti ouvrier allemand (DAP). La guerre a renforcé son extrémisme nationaliste et il impute désormais la défaite de l’Allemagne entièrement aux juifs et aux marxistes. Ses aptitudes à la rhétorique ne tardent pas à être reconnues et il débute une ascension fulgurante vers la célébrité. Dès 1921, il est président du Parti national-socialiste des Travailleurs allemands (NSDAP ou parti nazi), le DAP ayant été rebaptisé l’année précédente. 

À ce stade de leur trajectoire, ni Mussolini ni Hitler ne laisse deviner l’immense impact qu’ils vont bientôt avoir sur le monde entier. Sans l’atmosphère d’après-guerre particulière en Italie et en Allemagne, aucun d’eux n’aurait eu de poste important. C’est la combinaison de certains besoins de la population et des aspirations individuelles des deux hommes dans un cadre social extraordinairement instable qui a permis leur avènement totalitaire. 

LE COUP DE BLUFF DU DUCE 

Mussolini devient Premier Ministre à la suite de sa célèbre « Marche sur Rome » en octobre 1922. Pourtant, l’événement n’a pas l’ampleur de l’image qu’en donnera la propagande du Duce. Sur ses ordres, quatre chefs fascistes et leurs troupes se dirigent vers Rome, alors que lui-même reste chez lui à Milan, prêt à rejoindre la Suisse au cas où le projet tournerait mal. Le roi Victor Emmanuel racontera plus tard que 100.000 Chemises noires de Mussolini ont convergé vers Rome de quatre directions. Plusieurs sources fascistes font état de 50 à 70.000 personnes. La réalité est que les forces gouvernementales ont arrêté la progression d’environ 20.000 soldats fascistes mal équipés, affamés, trempés et débraillés, parmi lesquels approximativement 9.000 atteindront plus tard les portes de la ville. Selon l’historien allemand Martin Broszat, il est difficile de trouver, à travers l’histoire ancienne et moderne, une tentative de conquérir Rome qui ait échoué aussi lamentablement dès le début. 

C’était un pari énorme mais, en dépit du peu de vigueur de la Marche, le Duce gagne. Arrivé à Rome en train le 30 octobre, il accepte l’invitation du timide souverain à devenir Premier Ministre. Voici donc la « prise de pouvoir » tant vantée ! Néanmoins, il se perpétuera un mythe, et quand Mussolini instaure son calendrier fasciste en 1927, le 28 octobre (anniversaire de la Marche sur Rome) est désigné Jour de l’An et célébré comme fête nationale ; le 23 mars devient un jour férié commémorant le début du fascisme, et le 21 avril marque la naissance de Rome. 

SOURCE D’INSPIRATION POUR HITLER 

Hitler et le Duce auraient pu se rencontrer bien plus tôt si Mussolini avait été plus ouvert aux émules qu’il avait faits plus au nord. Il existe déjà des contacts au niveau inférieur entre les fascistes allemands et italiens ; selon toute probabilité, les nazis ont même emprunté leur salut aux Chemises noires (qui, eux, l’avaient emprunté de  la Rome antique). Un playboy, partisan nazi, Kurt Lüdecke parvient à prendre contact avec Mussolini lui-même, juste avant la Marche sur Rome. C’est la première fois que le Duce entend parler d’Adolf Hitler. De son côté, Hitler, de plus en plus impressionné par la réussite de Mussolini, espère une rencontre ou un appui financier, et le décrit comme un « homme d’État brillant » et « incomparable ». Il est d’autant plus ravi lorsque ses propres partisans commencent à parler de lui comme du Mussolini allemand, voire même d’un nouveau Napoléon. 

« Son invocation de la virilité allemande était pareille à un appel aux armes ; l’évangile qu’il prêchait, une vérité sacrée. On aurait dit un nouveau Luther […] L’exaltation qui s’empara de moi ne saurait être comparée qu’à une conversion religieuse […] Je m’étais trouvé en même temps que j’avais trouvé un chef et une cause. »

Kurt Lüdecke, cité par Ian Kershaw, Hitler, 1889–1936: Hubris

En décembre 1922, l’organe du parti nazi, le Völkischer Beobachter (l’observateur populaire) écrit pour la première fois que Hitler est un chef de file singulier, celui que l’Allemagne attendait. Ce besoin exprimé publiquement commence à coïncider avec les ambitions personnelles de l’homme. Quelques mois plus tard, le rédacteur du journal, Dietrich Eckhart, reconnaissant l’irrésistible passion de Hitler pour l’exercice du pouvoir, dit à un ami qu’il a « une mégalomanie à mi-chemin entre le complexe du Messie et le néronisme ». Son avis repose sur la remarque de Hitler qui, après un séjour à Berlin dont la décadence l’a dégoûté, annonce : « Je me suis presque imaginé être Jésus Christ entrant dans le Temple de son Père et y trouvant les changeurs d’argent. » 

Même si Hitler ne semblait pas encore se voir comme davantage qu’un Jean-Baptiste pour le sauveur attendu, on peut trouver une indication de ce qui allait arriver vers la fin de 1923 lorsqu’il dit au Daily Mail de Londres : « Si un Mussolini allemand est accordé à l’Allemagne […] les gens tomberaient à genoux pour l’adorer plus que Mussolini ne l’a jamais été. » 

« Si un Mussolini allemand est accordé à l’Allemagne […] les gens tomberaient à genoux pour l’adorer plus que Mussolini ne l’a jamais été. » 

Adolf Hitler, cité par Ian Kershaw, Hitler, 1889–1936: Hubris

LES CONDITIONS RÉUNIES POUR UN CULTE 

Quoique Mussolini ne sombre pas aussi profondément que Hitler dans le génocide et la dépravation bestiale, il existe de nombreux éléments communs à leurs parcours. On trouve notamment ceux qui tiennent au désespoir de la population à une époque difficile. C’est dans ces moments-là que le peuple accorde un soutien irrationnel à des points de vue radicaux, transformant parfois en dieux de simples hommes. Richard Bosworth, auteur d’une biographie de Mussolini, écrit : « En 1914, de nombreux italiens étaient à la recherche d’un “chef” capable de pourfendre la compromission, la confusion et la corruption qu’ils constataient partout autour d’eux et, même s’il ne s’agissait sans doute encore que d’un groupe restreint, on commençait à reconnaître en Mussolini un candidat potentiel pour ce rôle. » S’il n’y avait pas eu l’entrée en guerre de l’Italie en 1915, le Premier Ministre Mussolini aurait pu faire son apparition plus tôt. Quoi qu’il en soit, les Italiens, dans leur quête désespérée d’un libérateur, n’attendront que quelques années avant d’entendre parler du chef dont l’engagement profond est de revitaliser la nation, un homme qui marche seul à la manière des héros, ou comme le note Bosworth « un homme qui se transforme en dieu ». 

Comme nous l’avons vu, en Allemagne, se dessinent des aspirations similaires nées des circonstances imposées à la nation : l’humiliation de la fin de la guerre, la peine, le désespoir, la désillusion, les perturbations sociales, l’instabilité politique, la rigueur des réparations infligées par les Alliés, ainsi que le chômage et l’inflation qui en découlent. La nation est mûre pour les choix radicaux. Tandis qu’une génération d’hommes et de femmes aiguisés par la violence et les privations de la guerre apportent leur brutalité au « temps de paix », Hitler découvre un moyen d’expression pour se faire l’écho de leurs plus intimes frustrations. Par ailleurs, il trouve de l’argent pour financer son ascension. Grand admirateur de la musique de Richard Wagner depuis sa jeunesse, il tente un contact avec la riche communauté wagnérienne de Bayreuth, ville où le célèbre compositeur a passé ses dernières années. Celle-ci fera partie des cercles de la bonne société qui vont juger Hitler suffisamment sympathique pour lui procurer un soutien financier et l’accès à d’autres personnes influentes. 

LE CAP EST MIS 

Kershaw fait remarquer que c’est le succès du Duce lors de la Marche sur Rome qui encourage Hitler à tenter une prise de pouvoir en Bavière en novembre 1923. Il mène alors un coup d’État, le « putsch de la brasserie », qui échoue. Sur la réussite discutable de Mussolini, Hitler fera ce commentaire : « Il en sera de même pour nous. Il nous suffit d’avoir le courage d’agir. Sans lutte, pas de victoire ! » Il l’évoquera ainsi plus tard : « Ne pensez pas que les événements qui se sont déroulés en Italie n’ont pas eu d’influence sur nous. La chemise brune n’aurait sans doute pas existé sans la chemise noire. La Marche sur Rome de 1922 fut l’un des moments décisifs de l’histoire. » C’est là un témoignage éloquent de la force de la propagande fasciste. 

Pourtant, lorsque le coup d’État de Munich échoue et que Hitler est condamné à cinq ans pour trahison, le Duce ne montre aucune envie de tisser des liens avec ce qui, apparemment, n’est que l’un de ces groupes de droite ratés à la recherche de son parrainage. 

Hitler ne fera que treize mois, mais sa peine dans le confort raisonnable de la prison de Landsberg lui permet de dicter la première version de ce qui allait devenir la bible nazie, son autobiographie empreinte d’amertume, Mein Kampf (Mon combat). Il y répand son venin contre les juifs, les marxistes, les slaves, il y décharge ses frustrations à l’encontre de ceux qui ont sanctionné l’Allemagne avec leur traité de Versailles, il y vénère le pouvoir et y détaille ses plans en vue de dominer le monde. D’après Kershaw, travailler sur cet ouvrage a donné à Hitler « l’absolue conviction de ses qualités et de sa mission quasi-messianiques ». Reprenant des extraits de Mein Kampf, le biographe écrit que le jour où Hitler sort de prison fin 1924, il a acquis « la certitude qu’il était destiné à devenir le “grand chef” que la nation attendait, qui effacerait “la criminelle trahison” de 1918, rendrait à l’Allemagne sa force, et recréerait un “État germanique de nation allemande” ». Il a fixé ses idées tendancieuses de rédemption nationale obtenue grâce aux effets purifiants et violents d’une science religieuse pervertie, et trop de gens sont prêts à mettre en veilleuse leur esprit critique et à écouter. 

Hitler n’est pas le seul nazi à écrire en 1924. L’un de ses admirateurs, Georg Schott, publie un livre obséquieux qui le dépeint comme un prophète, un génie, un homme de foi, un chef politique, un homme de volonté, un éducateur, un éveilleur, un libérateur et un homme humble et loyal. Kershaw indique que, en l’occurrence, Hitler « est carrément présenté comme un demi-dieu ». Schott écrit plus loin : « Il est des paroles qu’un homme ne puise pas en lui-même, mais qu’un dieu l’a chargé de prononcer. De ces paroles, relève cette confession d’Adolf Hitler […] “Je suis le chef politique de la jeune Allemagne”. » Schott ajoute : « Voici le secret de cette personnalité : ce qui dort au plus profond de l’âme du peuple allemand y a pris forme dans des traits pleins et vivants […] Ce qui s’est manifesté dans la personne d’Adolf Hitler : l’incarnation vivante du désir ardent d’une nation » (Kershaw, Hitler, 1889-1936 : Hubris). 

Même s’il lui faudra attendre encore quelques années pour obtenir le pouvoir dictatorial, Hitler a désormais une trajectoire bien tracée, et le terrain – déjà fertile à l’égard du culte d’un Führer – est sur le point de recevoir sa plante empoisonnée. 

MANIPULATION RELIGIEUSE 

Pendant ce temps en Italie, où Mussolini est au gouvernement, les flatteries de langage empirent. Le degré d’adulation populaire s’exprime en termes religieux, comme le montrent les paroles que prononce un fasciste passionné et que rapporte le chercheur britannique John Whittam : « Peut-être d’ici un siècle, dira-t-on qu’un Messie est apparu en Italie après la guerre, qu’il commença à parler à cinquante personnes et qu’il finit par évangéliser un million, que ses disciples se répandirent en Italie et conquirent le cœur des masses avec leur foi, leur dévotion et leur sacrifice » (« Mussolini and the Cult of the Leader », New Perspective, mars 1998). 

Certains vont bientôt faire le même genre de remarques sur Hitler. Kershaw indique que les nazis « sont allés jusqu’à prétendre que le seul équivalent historique à Hitler, lequel avait débuté accompagné de sept hommes et attirait désormais une énorme foule de partisans, était Jésus-Christ, qui avait commencé avec douze compagnons et a créé un mouvement religieux comptant des millions d’adeptes » (Le mythe Hitler). 

Manifestement, la faute n’en revient pas à Hitler seul. La population est attirée par lui. Elle a besoin de lui et, lui, a besoin de leur adulation. Un homme soumis à une telle adoration, non seulement en devient facilement la victime, mais il est également susceptible de se mettre à manipuler cette ferveur religieuse au service de l’État. 

Le Duce est tout à fait prêt à modérer ses sentiments anticléricaux afin d’obtenir le pouvoir total. Ainsi, d’après Whittam, « Mussolini était prêt à faire usage de bien des symboles et rituels du catholicisme romain ; l’un de ses premiers actes en tant que Premier Ministre fut de réintroduire le crucifix dans toutes les salles de classe ». Cependant, la révolution sociale que Mussolini réclame va faire découvrir aux croyants une nouvelle religion conçue pour des hommes et des femmes fascistes d’un genre nouveau. 

Une fois au pouvoir, Hitler fera, lui aussi, preuve d’une utilisation cynique du christianisme afin de poursuivre son entreprise. Il aspire à créer un nouveau « christianisme positif » visant à rassembler catholiques et protestants allemands. Pourtant, dans sa version de la foi, le personnage central est un Christ aryen plein de colère, certainement pas le Messie d’origine juive. En conséquence, une fois les juifs anéantis, la « tâche ultime » du national-socialisme sera de terroriser ce que Hitler appelle « la branche pourrie » du christianisme. 

Ainsi, aucun des deux dirigeants ne permettra que la croix puisse menacer les faisceaux ou la swastika. 

« Rome est notre point de départ et de repère ; elle est notre symbole ou, si l’on veut, notre mythe. Nous rêvons d’une Italie romaine, sage et forte, disciplinée et impériale. Ce qui fut l’esprit immortel de Rome renaît en grande partie avec le fascisme ! »

Benito Mussolini, cité par Peter Godman, Hitler and the Vatican

La religion politique du Duce a aussi besoin d’une nouvelle Rome, et d’énormes travaux publics sont entrepris dans la ville ; après tout, ne doit-il pas être considéré comme l’équivalent moderne d’Auguste ? Il ne tarde pas à détruire églises et immeubles et ce qui, à ses yeux, est la concrétion de l’art au fil des siècles. À leur place, il faut qu’il y ait un art et une architecture fascistes. Un projet envisage de percer une large avenue conduisant à un nouveau forum qui porterait son nom et où, pour rappeler la construction par Néron d’une représentation géante du dieu Soleil à son image, Mussolini prévoit une statue de bronze de lui-même en Hercule d’une hauteur de 80 mètres. Bien que ni le forum ni la statue n’aient été terminés, un grand nombre de bâtiments publics, gares ferroviaires, bureaux de poste, universités et usines ont été construits dans tout le pays. On trouve aussi des sanctuaires dédiés aux martyres fascistes, avec des chapelles et des flammes commémoratives dans tous les états-majors du mouvement. 

Bien des fantasmes architecturaux de Hitler reflètent également un fond politico-religieux. Il imagine Berlin en nouvelle capitale mondiale appelée Germania. Elle devait être terminée en 1950, au moment d’une exposition internationale, et être dotée d’un dôme pouvant accueillir 180.000 personnes, ainsi que d’un arc de triomphe en style romain d’une hauteur de près de 118 mètres, plus de deux fois la hauteur de l’Arc de triomphe de Napoléon. Mais pourquoi une telle démesure ? Hitler en donne lui-même l’explication en écrivant : « Le fait que la valeur d’un monument réside dans sa taille est une conviction élémentaire de l’humanité ». Peut-être est-ce la raison pour laquelle, comme le note le psychothérapeute George Victor, « en arrivant au pouvoir, [Hitler] ordonna qu’une nouvelle chancellerie soit construite pour lui dans des dimensions telles que les visiteurs auraient l’impression qu’ils étaient en présence du “Maître du Monde” » (Hitler: The Pathology of Evil, 1998). 

LE DUCE ET LE PAPE 

Le Vatican n’est pas ravi de constater que Mussolini détruit des églises pour les remplacer par des édifices laïcs. Pourtant, en 1929, la position anticléricale du Duce semble s’adoucir légèrement et il signe un concordat avec le Vatican. Godman rapporte que, en remerciement de cet accord, le pape salue en Mussolini « l’homme de la Providence » dont les actes de conciliation rendent « Dieu à l’Italie, et l’Italie à Dieu ». Paradoxalement, ce soutien apparent du dictateur semble nourrir uniquement la vénération de celui-ci, au lieu d’attirer l’intérêt de la population italienne vers Dieu. 

 Mais Mussolini laisse-t-il réellement une place au pape ou à l’Église ? Les partisans du fascisme continuent à écrire avec une majuscule tout pronom personnel qui se rapporte à Mussolini et, d’après Godman, ils « rampent devant leur “père spirituel” et “sublime rédempteur dans le ciel de Rome”, tout en proclamant leur foi en son infaillibilité ». Le Duce « prétendait dédaigner ces hommages, et les encourageait en silence ». De plus, en 1930, l’ouverture à Milan d’une école du « fascisme mystique », dans le but de renforcer le culte du chef, est loin de prouver que Mussolini a découvert l’humilité. En 1932, invité à donner une définition du fascisme, il écrit : « Le Fascisme est un concept religieux de la vie, […] qui transcende l’individu et l’élève au rang de membre conscient d’une société spirituelle ». Il est évident que ce n’est pas cette religion que le pape espérait voir encouragée. Pourtant, on fête le dixième anniversaire de la nomination du Duce, et la glorification de celui-ci est à son comble. 

Bosworth donne quelques exemples à cet égard. Un biographe italien, décrivant le rôle des parents du dirigeant dans la vie de ce dernier, indique : « Alessandro Mussolini et Rosa Maltoni jouèrent simplement le rôle d’un Jean (Baptiste) à l’égard de Christ. Ils furent les instruments de Dieu et de l’histoire, chargés de veiller sur l’un des plus grands messies nationaux. En fait, le plus grand. » Un important journaliste fasciste signalera que « la nouvelle Italie s’appelle Mussolini » et il parlera de « son Chef infaillible », proclamant que « la Révolution, c’est Lui [sic] : Mussolini ». Un autre écrit : « Le nom de Mussolini est connu partout […] comme un symbole de puissance et de perfection ». Chose encore plus étonnante, on dit du Duce qu’il est « omniprésent ». 

Même si ce qualificatif n’est pas encore utilisé à l’égard de Hitler, des transformations similaires sont en train de se dérouler au nord. 

L’AVÈNEMENT DU MESSIE TEUTONIQUE 

En 1932, Hitler est encore à un an de sa nomination comme chancelier, bien que les élections de 1930 aient placé le Parti national-socialiste au deuxième rang en termes de nombre de sièges au Parlement. Février et mars se passent à nouveau en campagne, cette fois pour la présidence. Pour le dernier tour, de manière non conventionnelle et très fructueuse, il se met à prendre l’avion d’un meeting à l’autre : c’est le premier homme politique à voyager par les airs pour sa campagne. Cette fois encore, le Parti national socialiste arrive en second, mais avec une énorme progression des voix. Lors des rassemblements pour les élections nationales d’avril, Hitler prendra la parole dans 25 lieux à travers le pays. Kershaw note qu’après l’un de ces événements – qui avait réuni 120.000 personnes dans la région de Hambourg – un instituteur remarque : « Combien cherchent en lui dans une foi touchante l’aide, le sauveur, le rédempteur d’une trop grande détresse. » 

Les treize années suivantes vont montrer que rien n’est plus éloigné de la réalité. 

Comme Mussolini, Hitler arrivera au pouvoir en y étant invité. Après bien des querelles entre partis, le président allemand, Paul von Hindenburg, lui demande de prendre le poste de chancelier en janvier 1933. En juillet, le Führer signera son propre concordat avec le Vatican, et en juin 1934, il rencontre Mussolini pour la première fois. 

Peu de temps après, l’époque la plus terrifiante de l’histoire moderne va envahir l’Allemagne, l’Italie et le monde, comme nous le verrons dans le prochain numéro de « Messies ! Gouvernants et rôle de la religion », qui terminera cette septième partie.