Été 2007

Religion et Bible

Terrorisme : la faute à la religion ?

Donald Winchester

À la suite des récentes attaques terroristes, le monde occidental a tiré des conclusions hâtives assez faciles, et semble-t-il, logiques. Essayer d’éradiquer le terrorisme revient à découvrir les motivations des terroristes. Ce qui n’est pas une tâche difficile, pourrait-on penser. Les auteurs des attaques à Glasgow, Londres, Bali, Madrid, New York et autres villes ont tous évoqué des motifs religieux. Oussama Ben Laden a justifié les attaques sur le World Trade Center en citant le Coran, alors que Jim Walker, du site Internet NoBeliefs.com, rejette toutes les subtilités en déclarant que « la croyance est la cause du terrorisme ». Si la religion en est la cause, comme beaucoup l’affirment, alors il est évident que l’éradication de toutes les formes de croyance éliminerait le terrorisme dans le monde.

Samuel Harris, chercheur en neuroscience et auteur de Letter to a Christian Nation (lettre à une nation chrétienne) partage cet avis. Il prétend que la religion propage des mythes qui sont dangereux, et que le monde irait bien mieux sans eux. Dans un essai intitulé « Science Must Destroy Religion » (la science doit détruire la religion), il affirme que ce n’est que lorsque la religion sera éradiquée que « nous aurons une chance de soigner les fractures les plus profondes et les plus dangereuses de ce monde. » Il écrit ailleurs que « l’honnêteté intellectuelle, c’est mieux (plus éclairé, plus utile, moins dangereux, plus proche de la réalité etc.) que le dogmatisme. Le degré auquel la science est engagée envers l’honnêteté intellectuelle, et la religion envers le dogmatisme, reste l’une des disparités les plus évidentes et les plus effroyables du discours humain. »

La nouvelle édition de Letter to a Christian Nation pour le Royaume-Uni comporte une introduction rédigée par le célèbre évolutionniste Richard Dawkins, qui semble être en parfait accord avec Harris. Dawkins, apparaissant dans un documentaire anglais intitulé The Trouble With Atheism (le problème de l’athéisme), a déclaré : « Je pense que les crimes commis au nom de la religion proviennent vraiment de la foi religieuse. Je ne pense pas que quelqu’un puisse dire la même chose au sujet de l’athéisme. »

De telles déclarations sont de plus en plus répandues dans cette société qui essaie d’expliquer les problèmes qui transpercent et tourmentent notre âge moderne. Il semblerait que les preuves s’accumulent contre la religion. Si l’on n’analyse pas le sujet de plus près, il semble qu’il soit difficile de voir si la croyance religieuse présente de quelconques bienfaits. Il y a plus d’un siècle, Charles Darwin, Friedrich Nietzsche et Sigmund Freud ont proposé une vision laïque du monde, alors quelle utilité a la religion ? Harris, Dawkins et bien d’autres suggèrent que la religion est un vestige périmé et dangereux qu’une société mature ferait mieux d’éliminer. L’on dit que le laïcisme offre toutes les explications autrefois données par la religion, mais sans la violence et la haine démesurées. C’est la force sociale calme et objective que la religion destructrice ne peut jamais être.

Cependant, ce que Harris et Dawkins semblent oublier, c’est que la religion n’a jamais été la seule source de violence. Au fil de l’histoire, à la fois les adeptes et les ennemis de la religion ont fait preuve de la même attitude violente. Les gens des deux côtés ont parfois agi de la manière intransigeante et despotique que beaucoup imputent seulement à la religion. Pour chaque Inquisition espagnole – deux siècles et demi de nettoyage ethnique épouvantable – il y a un Sir Francis Galton, le demi-cousin et adepte de Darwin, qui recommandait d’éliminer les plus faibles de la société par l’eugénique. Il est facile de voir l’influence qu’a eue la théorie de Galton sur Adolf Hitler, qui était son admirateur.

« La terreur a été pratiquée le siècle dernier dans des proportions inégalées à n’importe quelle période de l’histoire, mais contrairement à la terreur qui est la plus crainte de nos jours, elle a eu lieu pour des espoirs laïques. » 

John Gray, Black Mass: Apocalyptic Religion and the Death of Utopia

Même un examen superficiel des sociétés séculières met à jour des actes extrêmement repoussants et violents, tous perpétrés par des personnes qui rejetaient ouvertement la croyance religieuse. Selon le philosophe politique John Gray, « le siècle dernier, la terreur a été pratiquée dans des proportions inégalées… [et] elle a eu lieu en grande partie pour des espoirs laïques » (Black Mass, 2007).

L’Union soviétique était soi-disant une société laïque. Sous Joseph Staline, elle s’est permis des cruautés et des meurtres indescriptibles. L’apogée de la brutalité stalinienne, la Grande terreur de 1937-1938, a duré 18 mois pendant lesquels des centaines de milliers de personne ont trouvé la mort sur les pelotons d’exécution. Des milliers d’autres sont morts de faim, dans des conditions inhumaines et de brutalité absolue. La vie dans le monde de travail forcé des goulags a été attestée par un nombre infime de personnes – parmi elles, Aleksandr Solzhenitsyn et Varlam Shalamov – qui ont bravé la censure soviétique en publiant leurs expériences.

Solzhenitsyn raconte l’histoire d’Anna Skripnikova, à qui il fut dit, à la veille de sa cinquième année d’emprisonnement, en 1952 : « Le docteur de la prison signale que tu as une pression artérielle de 240/120 […] Nous allons l’augmenter jusqu’à 340 pour que tu crèves, espèce de vipère, tu n’auras pas de marques noires ou bleues, pas de trace de coup, pas d’os cassés. On ne va pas te laisser dormir. »

Anna avait une cinquantaine d’années à l’époque et avait été emprisonnée pour des accusations inventées de toute pièce. Et ce n’est qu’une histoire parmi des millions d’autres qui sont similaires. Mais l’aspect vraiment effrayant de la terreur soviétique est qu’il est impossible de déterminer précisément le niveau de sa cruauté, puisque les officiels soviétiques ont dû détruire (ou ne pas créer) les rapports concernant ces souffrances.

La France de la fin du XVIIIe siècle fournit un autre exemple. C’est un exemple particulièrement important puisqu’il a été une grande inspiration pour les Bolcheviques. En effet, Lénine considérait à la fois la Révolution et les révolutionnaires comme des modèles de discipline dans sa nouvelle société bolchevique. Il a tiré des leçons des « Jacobins, qui ont subi la défaite parce qu’ils n’ont pas guillotiné assez de personnes ; et […] la Commune de Paris qui a été renversée parce que ses chefs n’ont pas fusillé assez de personnes » (Aleksandr Nekrich et Mikhail Heller, Utopia in Power, 1982, 1986). Beaucoup de personnes pensaient que la révolte française contre l’aristocratie était un symbole du monde moderne acceptant la liberté et le progrès laïque. En effet, le slogan du mouvement – Liberté, égalité, fraternité, ou la mort ! – est toujours aussi fort à la fois en France et dans le monde occidental. Mais l’on oublie souvent les atrocités qui ont été commises au nom de ces idéaux laïques.

Les Jacobins sont des exemples notoires d’horribles despotes laïques. Dans leur quête d’une France déchristianisée, certains de leurs chefs, comme Jacques Hébert, Pierre Gaspard Chaumette et Joseph Fouché, ont plaidé le culte de la Raison, l’adhésion absolue à la raison athée. Ils étaient déterminés à forcer ce culte sur leur nation fracturée mais leur enthousiasme les a poussés à massacrer des milliers d’hommes et de femmes dans ce qu’appelle l’historien Christopher Hibbert « les pires excès » de la Révolution. Pendant la Terreur de 1793, Fouché – l’un des Jacobins les plus redoutés – a finalement « décidé que la guillotine était un instrument trop lent pour leur cause et fit périr plus de trois cents victimes sous le feu des canons » (The Days of the French Revolution, 1980, 1999).

Et il y a des exemples encore plus récents. Saddam Hussein a été à la tête d’une nation irakienne qui « était profondément laïque, [gouvernée] par un code judiciaire de type occidental », estime Gray. Pourtant, ça n’a pas empêché que le pays subisse une oppression et une brutalité indescriptibles. L’organisation en faveur des droits de l’homme Human Rights Watch estime que le gouvernement de Saddam Hussein a « assassiné ou ‘fait disparaître’ quelque 250 000 Irakiens, si ce n’est plus. »

Est-ce que cela revient à dire que ces massacres doivent être attribués à l’athéisme ou au laïcisme ? Ce serait difficile d’affirmer chose pareille. Cela montre tout simplement que dans ces cas, la religion n’est pas la cause de la violence et de la terreur. L’absence de religion n’est pas synonyme d’absence de violence. La Terreur des Jacobins et les purges staliniennes en sont des preuves. D’un autre côté, l’Inquisition espagnole et le terrorisme islamique montrent que l’athéisme n’en est pas la seule source. En fait, de nombreuses personnes religieuses sont pacifiques, tout comme le sont de nombreux athées. Attribuer les poussées de violence aux uns ou aux autres est tout simplement exagéré. Nous devons en effet chercher plus profondément.

Tous ces exemples de violence ont un point commun, à savoir le désir irrésistible et aveuglant d’imposer ses croyances aux autres. Staline et Hussein recherchaient le pouvoir sans fin. Les Jacobins, comme Al-Qaida aujourd’hui, espéraient convertir le monde à leur vision du monde. Même les œuvres récentes de Dawkins et Harris perpétuent cette tradition, car elles font partie d’un genre de livres qui compte parmi les plus violents au niveau idéologique dans l’édition moderne. Ce désir d’opprimer violemment n’est pas rare – il est évident de la cour de récréation jusqu’au régime tyrannique.

Nietzsche aurait attribué la responsabilité de la guerre et de la violence à notre propre nature humaine remplie de conflits. Dans son œuvre intitulée Ainsi parlait Zarathoustra, il a écrit : « Le corps est un grand système de raison, une multiplicité avec un seul sens, une guerre et une paix […] » (c’est nous qui mettons l’accent). Comme le scientifique et théologien Alister McGrath commente, Nietzsche a montré qu’« il semble y avoir quelque chose dans la nature humaine qui fait que nos systèmes de croyances peuvent inspirer de grands actes de bonté et de grands actes de perversion » (Dawkins’ God: Genes, Memes, and the Meaning of Life, 2005). Ces mots rappellent le symbolisme biblique des deux arbres dans le jardin d’Éden. Adam et Ève ont préféré manger de l’arbre représentant la connaissance du bien et du mal, un acte qui a engendré l’anomalie dont parle Nietzsche.

La cause de la terreur et de la violence repose quelque part dans notre nature. L’apôtre Jacques a expliqué ceci dans son épître, qui est l’épître apostolique la plus ancienne : « D’où viennent les conflits et les querelles parmi vous ? Ils viennent de vos passions […] vous avez envie de quelque chose, mais vous ne pouvez pas l’obtenir, et alors vous vous lancez dans des querelles et des conflits […] » (Jacques 4 : 1-2, Bible en français courant).

En effet, rejeter la responsabilité de la terreur et de la violence sur la religion, comme beaucoup s’empressent de le faire aujourd’hui, est à la fois dangereusement réducteur et évite que le monde assume ses responsabilités. Ce que bien des personnes oublient, c’est que la religion, comme la plupart d’entre nous la connaissons, est une œuvre humaine, très éloignée des principes et des valeurs que Dieu réservait au début pour l’humanité. Sous cette lumière, la religion et l’athéisme sont tous les deux des concepts humains et, par conséquent, de caractère très similaire. Que les deux puissent agir de manière agressive et cruelle n’a rien d’étonnant, puisque les deux ont la même source : la religion, l’athéisme et le terrorisme sont tous des produits de la nature principale et parfois violente de l’homme.