Été 2009

Science et environnement

Une Nouvelle Terre

Dan Cloer

Nous, les hommes, avons fini par dominer la planète comme aucune autre espèce. Forts de tout notre savoir-faire technologique, nous perturbons désormais la nature elle-même. Combien de temps pourrons-nous continuer à considérer notre monde – et notre place dans celui-ci – comme un acquis ? 

Un événement hors du commun s’est produit ici sur Terre. Non seulement on y trouve la vie – une abondance de vie, incommensurable et sans doute à jamais inestimable, allant des bactéries aux baleines en passant par les algues et les séquoias –, mais il y a aussi une vie qui sait qu’elle est vivante. Cette planète unique abrite un être conscient qui a l’audace de se qualifier de sage : Homo sapiens. Bien sûr, l’intention peut faire l’action, en fin de compte. De temps à autre, cependant, nous découvrons qu’un acte s’accompagne d’une inquiétante interrogation : « Mais qu’avons-nous fait ?! ».

Dans notre sagesse, nous avons rêvé et créé, construit et innové, en suivant notre volonté au lieu de l’instinct animal, ce qui a fait de nous une sorte de force géologique. Ce phénomène nous a malheureusement menés aujourd’hui à un conflit manifeste avec la planète elle-même. Nous sommes dorénavant en mesure de trafiquer les cadrans du Vaisseau Terre (Spaceship Earth, comme l’a baptisée l’avant-gardiste du vingtième siècle Buckminster Fuller), à tel point que nous mettons en danger nos propres moyens d’existence. Certains scénarios de fin du monde s’appuient sur la pire des inventions humaines : une guerre nucléaire ou biologique conduisant à un anéantissement de la vie. Pourtant, un tel désastre serait une horreur préméditée, non imputable à la technologie. En effet, nous sommes en train d’apprendre que cette voie n’est la seule en cause dans la destruction des espèces ; même les innovations technologiques apparemment inoffensives se mêlent souvent à des conséquences involontaires.

D’un côté, un consensus de plus en plus large constate la multiplicité des moyens pouvant mener notre civilisation à sa ruine (changement climatique, pénurie d’eau, crise énergétique, destruction des habitats, extinction des espèces) ; de l’autre, la curiosité de certains scientifiques est aiguisée par la possibilité, toujours plus grande, de découvrir des manières de « tripoter » à nouveau les cadrans afin de rétablir une homéostasie planétaire.

« Nous savons désormais ce que nous ne pouvions pas savoir auparavant : il existe une possibilité dans cette vie pour que toute l’humanité réussisse à “s’en sortir” sur cette planète. L’utopie ou le néant, le résultat se jouera sur la ligne d’arrivée d’une longue course de relais. »

R. BUCKMINSTER FULLER, 1980

Allons-nous, grâce à la géo-ingénierie, concocter la technologie qui nous aidera à éviter une catastrophe ? Alan Robock, directeur adjoint du Center for Environmental Prediction de Rutgers University, explique que la question du réchauffement planétaire, par exemple, est géopolitique plus que géotechnique. Il nous faut repenser nos actes, et non inventer d’autres moyens d’agencer la planète elle-même. « Les scientifiques ne seront peut-être jamais assez sûrs que leurs théories pourront prédire la fiabilité des systèmes de géo-ingénierie. Compte tenu de l’enjeu, on peut s’inquiéter de ce qu’on ne sait pas. » Robock en arrive à la conclusion suivante : « Si le réchauffement planétaire est un problème politique avant d’être un problème technique, alors nous n’avons pas besoin de la géo-ingénierie pour le résoudre. »

En attendant, les gouvernements n’arrivent pas à débloquer les négociations d’un consensus sur la suite à donner aux multiples activités qui menacent toujours la pérennité de notre civilisation et la santé biologique de notre planète. Dans le même temps, encore d’autres scientifiques cherchent une nouvelle Terre, non pas ici-bas, mais là-haut. S’éloignant (au sens propre) des aspects négatifs de notre technologie, des outils plus orientés vers l’extérieur ont amélioré notre capacité à scruter les planètes voisines et d’autres systèmes solaires à la recherche de traces de vie. Il y a près de cinquante ans, Frank Drake, professeur émérite en astronomie et astrophysique à l’université de Californie-Santa Cruz, a prédit que nous ne tarderions pas à découvrir plusieurs Terres, ainsi qu’un univers plein d’idées utiles pour venir à bout de nos difficultés terrestres.

Dans son ouvrage, Is Anyone Out There ? The Scientific Search for Extraterrestrial Intelligence [Y a-t-il quelqu’un là-haut ? La recherche scientifique d’une intelligence extraterrestre], il écrit : « J’affirme […] qu’il existe environ dix mille civilisations extraterrestres avancées dans notre seule galaxie de la Voie lactée. Je suis convaincu que ce qu’elles ont à nous dire est d’une importance suprême ». Même si, jusqu’à présent, le programme SETI de recherche d’intelligence extraterrestre mené par Drake n’a sondé que des puits célestes secs, un contact potentiel venu d’en haut demeure possible sur le plan mathématique. Ce genre de découverte positive pourrait-il nous aider à combler le vide de notre nature qui nous empêche de réaliser nos rêves de paradis terrestre ? Ou, sous un jour moins plaisant, la découverte d’une vie ailleurs pourrait-elle nous conduire à la conclusion dramatique que la vie sur Terre n’est en fait pas si précieuse que cela, finalement ?

DES MONDES EN CONFLIT

Les hommes ont toujours douté d’avoir un impact sur l’environnement. Lorsque nous sommes allés contre lui – par exemple, en repoussant la nature pour cultiver le sol ou en combattant un grand prédateur –, nous étions à sa merci ; la nature reprenait toujours très vite le dessus. La succession écologique se rétablissait où que nous l’ayons éliminée. Pendant des millénaires, l’environnement a été notre ennemi, l’adversaire dont nous tirions notre subsistance au prix d’un labeur ininterrompu. Cela reste vrai pour un grand nombre d’entre nous : les milliards qui, sans répit, connaissent la soif et la faim et continuent de souffrir autant des caprices de la nature que de ceux de leurs semblables. En revanche, le niveau de confort dont bénéficie une minorité a certainement l’apparence d’une sphère complètement séparée, une sorte de monde extra-planétaire, tel qu’on peut le voir dans un film de science-fiction. C’est pourquoi, lorsque l’auteur antique de la Genèse écrivit que l’humanité dominerait sur toute la terre, de nombreux observateurs durent trouver cela drôle. Comment l’homme, avec sa fragilité, pourrait-il jamais soumettre la nature ?

De nos jours, des sceptiques se font encore l’écho de cette opinion. Toutefois, un rapide balayage mental de l’univers naturel montre qu’il ne nous reste à surmonter que des menaces microbiennes et nos propres conflits internes. Toutes les autres formes de vie continuent de lutter ou de s’effondrer entre nos mains. Le prodige de Google Earth a permis à tous ceux qui ont accès à Internet de voir que notre monde artificiel accroît sans cesse sa pression sur la nature.

Contrairement à ce que prônent certaines émissions grand public, il ne s’agit pas de dire que, si l’humanité venait brusquement à disparaître, les forces naturelles ne parviendraient pas complètement à dissiper et à réduire en poussière tout ce que nous avons mis en place ; il est vrai que, sans interventions constantes de notre part, toute trace de l’homme se désagrégerait au bout d’un certain temps. Néanmoins, du fond des océans aux couches supérieures de l’atmosphère, toute la planète a été affectée par l’activité humaine. Il nous suffit d’observer notre corps pour confirmer cette réalité dans un microcosme : nous portons tous en nous la signature isotopique des transformations de la planète causées par l’homme. Les résidus de combustible nucléaire des essais atomiques de surface durant les années 1950-1960 et les retombées de l’accident de Tchernobyl à la fin des années 1980 sont inscrits en chacun de nous jusqu’au plus jeune. Plus curieux encore, il faut envisager notre alimentation comme une autre source de transformation atomique. En effet, les maïs ont une préférence pour un type d’isotope de carbone spécifique pendant la photosynthèse ; notre chaîne alimentaire, où domine le maïs, a donc aussi introduit un signal atomique dans notre organisme. Paradoxalement, nous n’avons plus à attendre sur la plage que le vent nous apporte un flux atomique venu de contrées lointaines, nous nous l’auto-administrons en nous approvisionnant à l’épicerie.

Ces choses sont-elles mauvaises ? De telles altérations importent-elles ? La réponse est aléatoire et les possibles critiques que l’on entend dépendent principalement de la personne interrogeé. Ce ne sont là que les cas peu évidents de notre empreinte sur la planète. Pour les uns, ils reflètent une incroyable performance, un signe d’intelligence, si ce n’est de sagesse ; pour les autres, ils sont la preuve de notre arrogance désinvolte. Quoi qu’il en soit, ils marquent la nécessité de nous faire plus soucieux de notre place au sein du système terrestre.

Qu’à notre avis, le texte de la Genèse ait été une prophétie, une promesse ou une farce, celle-ci a apparemment fini par se produire. Toutefois, dominer signifie davantage que prendre simplement le pouvoir.

IL FAUT SE CALMER

Insectes et êtres humains sont les macro-organismes dominants sur la Terre aujourd’hui. E.O. Wilson, sociobiologiste et passionné de fourmis, a calculé que les masses respectives de ces insectes et des humains vivant sur la Terre sont à peu près égales (d’après une estimation rapide, précise-t-il). Remarquant les fonctions complexes que ces petites créatures, ainsi que tous les insectes en général, assurent dans les services fournis par la biosphère, l’entomologiste de Harvard est convaincu qu’ils constituent les minuscules mécanismes qui garantissent les processus essentiels de maintien de la vie. Il les appelle « les petites choses qui gouvernent la Terre ». En revanche, selon Wilson, les êtres humains sont les grosses choses qui perturbent apparemment le fonctionnement du monde : « Il faut calmer l’humanité avant qu’elle n’anéantisse la planète. »

Mais se calmer pour faire quoi ? Devons-nous reculer pour avancer, ou avons-nous simplement besoin d’une meilleure idée de ce qu’avancer veut dire ? (Voir notre entretien avec Paul Ehrlich, intitulé « Et puis après ? ») Ce que nous avons bâti jusqu’ici est un genre de super-nature, un monde dans un monde construit par-dessus la nature.

Nous comprenons mieux les systèmes complexes qu’implique le rôle de notre planète, mais ces connaissances montrent que la situation ne peut pas durer. Nous nous sommes bercés d’une fausse indépendance à l’égard de notre planète. Au lieu de ressembler aux insectes (même ceux qui sont gênants ou dangereux), qui font partie intégrante de la structure régulatrice de la biosphère, nous sommes plus proches du parasite planétaire : nous puisons autour de nous de quoi vivre, sans rien apporter en contrepartie. Nous sommes la seule créature qui ne comporte aucun composant à valeur écologique. Cette constatation peut paraître sévère et déroutante, mais elle devrait nous pousser à chercher précisément pourquoi, au fond, nous sommes ici. Avons-nous un rôle à jouer ? Sommes-nous la pire erreur de la nature, une fausse manip passagère de l’évolution comme les trilobites ou les dinosaures ? Ou bien sommes-nous la plus fantastique création divine qui, pour une raison quelconque, se serait égarée ?

« L’univers avait un caractère intentionnel […]. Dans le tissu de l’espace comme dans la nature de la matière, figure, en tout petit, la signature de l’artiste. Très haut au-dessus des êtres humains, des dieux et des démons, […] existe une intelligence qui a précédé l’univers. »

CARL SAGAN, CONTACT (1986, ROMAN)

Là encore, nous sommes les créatures pensantes hors du commun qui se posent ce type de question. Toutefois, comme d’autres êtres physiques, nous sommes complètement imbriqués dans les services écologiques rendus par la biosphère. L’abus d’utilisation de l’expression point de basculement a voilé la réalité qui veut que tous les systèmes existent dans un équilibre d’interconnectivité. Pouvons-nous perturber les systèmes naturels au point qu’ils ne soient plus en mesure d’assumer notre population croissante ?

En effet, la population humaine a plus que triplé au cours des quatre-vingts dernières années, passant de 2 milliards en 1928 à presque 7 milliards actuellement. Ce chiffre est incroyable ; il représente plus de 2 millions de personnes pour chaque mot de cet article. Il n’est pas surprenant qu’aux yeux des octogénaires, le monde paraisse plus surpeuplé et plus mouvementé. Ce n’est pas seulement que les nouvelles voyagent plus vite : il y a vraiment plus de nouvelles concernant plus de personnes faisant plus de choses à des échelles plus grandes que jamais auparavant. Le chimiste Paul Crutzen tenait compte de cette réalité en écrivant que nous devions convenir que « l’une des grandes missions à venir de l’humanité sera de mettre au point une stratégie acceptée au plan international et permettant la viabilité des écosystèmes soumis aux tensions provoquées par l’homme ».

De manière informelle en 2000, puis officielle en 2002 dans un court article du magazine américain Nature, Crutzen a désigné l’ensemble de notre impact sur le monde par le terme anthropocène. Selon lui, une nouvelle ère avait débuté pour l’histoire terrestre ; la période postglaciaire de l’holocène, qui couvre les 10 000 dernières années, avait été remplacée par une autre époque : nous et nos habitudes néfastes pour la biosphère. De ce point de vue, il a été le premier à émettre l’idée que la géo-ingénierie pouvait servir à atténuer les effets involontaires associés à la modification de la teneur en dioxyde de carbone de l’atmosphère. Si nous sommes à l’origine du problème, peut-être pourrions-nous le résoudre.

CORRECTION DES SYSTÈMES

Utilisée il y a des décennies comme moyen potentiel de rétablir l’habitabilité de Mars, la géo-ingénierie signifie simplement la modification de la nature à des fins humaines. Dans le cas de Mars, l’idée était de trouver une façon d’épaissir son atmosphère afin de renforcer l’effet de serre : Mars est une planète trop froide pour abriter de l’eau liquide, élément indispensable à la vie. Sur Terre, la géo-ingénierie recouvre la conception et la construction de barrages, digues, brise-lames et de toute structure d’envergure qui modifie intentionnellement le cours de la nature. L’ajout de dioxyde de carbone par voie de combustion n’était pas censé avoir une incidence planétaire ; si tel a bien été le cas, réadapter l’atmosphère afin de compenser cet effet constitue un défi audacieux. Pourtant, là encore, l’intention peut faire l’action. Alors, est-ce la bonne façon d’avancer ?

« La prise de conscience que les efforts actuels visant à atténuer les effets du changement climatique dû à l’homme sont en train de se révéler totalement inefficaces, a alimenté un regain d’intérêt pour la géo-ingénierie », explique Tim Lenton, de la faculté des Sciences de l’environnement de l’université d’East Anglia (Royaume-Uni). Intitulé « The Radiative Forcing Potential of Different Climate Geo-engineering Options » [Forçage radiatif potentiel selon différentes options de géo-ingénierie climatique], son article analyse les divers moyens proposés pour stabiliser l’évolution du climat. Parmi eux, on trouve la fertilisation océanique par des nutriments, l’ensemencement de nuages, le déploiement de pare-soleil dans l’espace, l’injection d’aérosols stratosphériques, et l’installation de conduits océaniques (permettant de vaporiser de l’eau au-dessus des océans). « Les injections d’aérosols stratosphériques et les ombrelles spatiales présentent de loin le plus fort potentiel de rafraîchissement du climat d’ici 2050 », précise Lenton avant de conclure avec prudence « mais ils présentent aussi le plus gros risque. »

La suggestion initiale de Paul Crutzen concernant un tel projet peut surprendre, compte tenu de ses compétences atmosphériques. Ses travaux sur l’ozone stratosphérique et l’impact des chlorofluorocarbones (CFC) sur sa stabilité lui ont valu le prix Nobel de chimie en 1995. Après avoir servi de fluides réfrigérants pendant cinquante ans, les CFC ont été progressivement retirés à la suite d’une interdiction mondiale décidée en 1990 sur la base des conclusions de Crutzen et d’autres montrant l’action destructrice de ces produits sur l’ozone.

« Aucun adulte n’est incapable d’avoir une action effective sur ce qui se passe dans sa vie personnelle si tel est son choix. Cependant, aujourd’hui, les choix sont beaucoup plus complexes que la simple décision de ne pas avoir une grande famille. »

PAUL EHRLICH, THE END OF AFFLUENCE : A BLUEPRINT FOR YOUR FUTURE (1974)

La couche d’ozone et les interactions chimiques dans la couche supérieure de l’atmosphère, que Crutzen a appelée « ignorosphère » lors de son discours au Nobel, sont une autre particularité sous-estimée des mécanismes de notre planète. Avoir pu modifier la structure de l’atmosphère, en avoir réalisé les effets, et avoir agi sur notre industrie chimique avant qu’un dommage irréversible n’ait eu lieu, a été un coup de chance. Crutzen fait la remarque suivante : « Personne n’ayant vraiment réfléchi aux conséquences atmosphériques du dégagement de Cl [chlore] ou de Br [brome, encore plus néfaste pour l’ozone] avant 1974, je ne peux conclure qu’une chose : l’humanité a eu énormément de chance. »                           

UNE ABONDANCE DE PLANÈTES

En 2006, la rétrogradation de Pluton, désormais un « plutoïde », a ramené le nombre de planètes du système solaire de neuf à huit. Si beaucoup se sont ralliés à la défense de Pluton, il ne fallait pas craindre de se sentir un peu plus seuls dans l’univers. Les relevés télescopiques effectués au-delà de notre système solaire ont identifié plus de 300 autres planètes, la liste s’allongeant en permanence. La galaxie de notre Voie lactée se compose de milliards d’étoiles et abrite sans doute de nombreux milliards de planètes. De plus, il existe des milliards d’autres Voies lactées. Comme le suppose l’équation de Drake, il semble y avoir une grande quantité de planètes « de rechange ». Pourrons-nous simplement, comme le préconisent les films, déménager sur une autre planète si nous détruisons celle-ci ? Quelle chance ce serait !

Même si, là-dehors, le nombre possible de planètes est indéfinissable, la question de l’habitabilité est de première importance. La plupart des exoplanètes (situées hors du système solaire) découvertes jusqu’à maintenant présentent des caractéristiques proches de celles de Jupiter – massives, gazeuses – et gravitent à proximité de leur étoile respective (voir « Another Another World » pour un point sur une récente découverte). Des moyens de détection plus sensibles entreront bientôt en service, permettant de découvrir plus facilement des planètes similaires à la Terre par leur taille. Le satellite d’observation Kepler, lancé en 2009, allié au télescope spatial Hubble modernisé et à divers instruments au sol, promet de révéler un grand nombre de nouveaux mondes. Néanmoins, l’existence de planètes, y compris de planètes rocheuses comme la Terre et proches d’étoiles semblables à notre soleil, ne suffit pas à la vie.

Même ce que les astronomes appellent la zone habitable autour d’une étoile englobe des planètes inhabitables, comme le montre notre système solaire. En effet, la Terre, Vénus et Mars appartiennent toutes à sa zone habitable. Or, des facteurs autres que la distance du soleil régissent la température, donc l’habitabilité, d’une planète. Ainsi, la structure de l’atmosphère est essentielle à la maîtrise de la température de surface. Si la température terrestre était plus chaude, comme sur Vénus, toute notre eau se serait évaporée par ébullition ; si elle était plus froide, notre eau serait emprisonnée sous forme de glace, comme dans le cas de Mars.

Seules des circonstances extraordinaires, au hasard d’une investigation scientifique plutôt que grâce à une progression ascendante et réfléchie des connaissances, ont permis de prendre conscience de ces particularités. L’ignorosphère de Crutzen est peut-être plus descriptive qu’il ne le pensait ; en général, nous ignorons la plus grande partie de notre environnement jusqu’à ce que s’impose un urgent besoin de savoir.

Nous sommes noyés dans une sorte de néant cosmique et écologique : univers infini de l’esprit et de l’imagination ancré par gravitation à un petit rocher sur un minuscule avant-poste face à l’immensité spatiale. Lorsque nous rêvons de vie extraterrestre, nous accordons souvent peu d’égards au tissu complexe des particularités terrestres (fourmis, ozone, soleil, atomes) qui, ensemble, rendent la vie possible. Notre difficulté à découvrir une vie extraterrestre illustre bien la nécessité de réévaluer notre comportement en tant qu’espèce dominante. Si nous admettions les caractéristiques terrestres uniques qui permettent la vie ici (contrairement à toutes les autres planètes observées), nous pourrions arrêter d’ignorer ou de minimiser notre impact ou bien, simplement, cesser de nous lamenter à son propos. Plus exactement, si nous appréhendions notre place dans l’univers, nous pourrions amorcer une démarche volontaire en faveur d’une forme éthique d’administration et de coopération, en opposition à une exploitation irréfléchie et à une compétition qui génère de la consommation pour la consommation. Ce serait, d’une certaine façon, contribuer au bien du plus grand nombre.

UN ÂGE RESPONSABLE

Au cours des cinquante dernières années, nous avons appris à comprendre les propriétés uniques qui permettent la vie sur la Terre et, à notre connaissance, nulle part ailleurs. Ce savoir s’appuie non seulement sur des recherches terrestres, mais aussi sur l’exploration de notre environnement solaire. Nous avons marché sur la surface de la Lune, notre plus proche voisine extraterrestre, et envoyé des robots motorisés sur Mars et Vénus. Nous avons déployé des sondes dans les nuages de Jupiter et de Titan, la plus grosse lune de la mystérieuse Saturne. Nous avons assisté à l’impact d’une comète sur Jupiter et avons récupéré des météorites martiennes en Antarctique. Parallèlement, nos yeux, assistés de télescopes, scrutent en permanence les profondeurs du ciel à la recherche d’autres mondes semblables à la Terre. Pourtant, jusqu’à présent, il n’y a que nous (et notre coterie de plusieurs millions d’autres espèces qui habitent ce vaisseau spatial).

Nos connaissances physiques de la planète nous ont donné accès à ses ressources dans une mesure impossible à toute autre espèce. Peut-être un oiseau arrachera-t-il une brindille pour construire son nid, ou une araignée tordra-t-elle une feuille pour s’abriter, mais nous, nous avons la capacité et la détermination pour plier la planète à nos désirs. Ce faisant, nous avons pris en main non seulement notre destin, mais aussi celui de nos compagnons terrestres.

Notre compréhension de la planète, et de notre interaction avec elle, a révélé que nous ne sommes pas de simples passagers. À l’instar de toutes choses vivantes, nous participons aux systèmes qui entretiennent la vie. Notre vaisseau veille à nos besoins, recyclant, rechargeant et renouvelant sans cesse ce qui est indispensable à la vie. La biosphère est un tout intégré, une synergie autonome d’unités vivantes et inanimées. Nous négligeons facilement le fait que chaque molécule d’oxygène que nous respirons est passée par une plante ou que chaque millilitre d’eau douce que nous buvons a fait partie, à un moment donné, de l’océan. De plus, à moins que nous ne dépendions d’un approvisionnement en bouteilles ou d’un puits dans lequel nous devons nous-mêmes pomper, l’eau nous parvient à un coût nul ou quasiment… tant que nous ne brisons pas le système.

« Si nous voulons pouvoir survivre, il nous faudra refermer le cercle. Il nous faut apprendre à restituer à la nature une richesse que nous lui avons empruntée. »

BARRY COMMONER, L’ ENCERCLEMENT (1972)

Durant la plus grande partie de notre occupation de la Terre, notre impact sur cette synergie a été réduit parce que nous étions en petit nombre. En revanche, à présent, l’humanité est devenue l’espèce envahissante entre toutes. Notre population augmente et notre savoir-faire technologique est immense. Serons-nous à même d’accepter la responsabilité liée à notre capacité d’altérer la planète ? Paul Crutzen conclut ainsi : « Une tâche passionnante, mais également difficile et impressionnante, attend la communauté des chercheurs et des ingénieurs pour amener l’humanité à une gestion de l’environnement globale et durable. »

La réussite de ces objectifs va exiger de nouveaux modes de réflexion et de vie qui doivent exclure à jamais de ranger les particularités terrestres dans une ignorosphère personnelle ou collective. La vieille Terre qu’autrefois, nous avons crue immunisée contre notre présence a disparu, avec la sagesse obsolète du passé. Nous devons choisir d’agir sur les réalités de la nouvelle Terre, un lieu dont nous avons fini par comprendre qu’il est réglé avec précision pour assurer notre subsistance, tout en réagissant à notre existence. Sur cette planète unique, nos décisions ont, pour toutes les formes de vie, des conséquences globales qui ne peuvent être ignorées indéfiniment.