Été 2016

Société et culture

Critique

Violence : la religion est-elle en cause ?

Ron Dodgen

Face à un extrémisme religieux croissant, il est tentant d’imputer à la religion les violences et guerres qui accablent le monde. Mais est-ce juste ? Vision propose la revue de trois livres qui abordent et analysent cette question très controversée.

Peacemaking and the Challenge of Violence in World Religions

Irfan A. OMAR et Michael K. DUFFEY (dir.), John Wiley & Sons, Chichester (R. U.), 2015, 256 pages.

Fields of Blood : Religion and the History of Violence

Karen ARMSTRONG, Alfred A. Knopf, Random House, New York (N.Y.), 2014, 512 pages.

Not in God’s Name : Confronting Religious Violence

Jonathan SACKS, Schocken Books, Penguin Random House, New York (N.Y.), 2015, 320 pages.

La religion est, d’après ses détracteurs, la première cause de la violence et de la guerre dans l’histoire de l’humanité. Cette revendication n’est pas nouvelle. Selon le « mythe de la création » prôné par l’État séculier, le drame religieux survenu à la suite de la Réforme a « enflammé catholiques et protestants au point qu’ils se sont exterminés mutuellement dans des guerres insensées », écrit Karen Armstrong. La violence directe n’a été contenue que par la séparation du religieux et du politique.

Face au débat permanent à propos de la violence d’inspiration religieuse, trois livres récemment publiés en anglais s’efforcent de clarifier le dialogue : La religion tient-elle réellement une grande part dans les raisons de l’hostilité et de l’agressivité dans le monde ?

Peacemaking and the Challenge of Violence in World Religions [Construction de la paix et enjeu de la violence dans les religions du monde], l’ouvrage sous la direction d’Irfan A. Omar et de Michael K. Duffey est un vaste panorama de la violence commise au nom de la religion, et de ce que plusieurs religions préconisent pour éviter ces situations. Omar, professeur de théologie et auteur de nombreuses publications, s’intéresse à la relation entre l’islam et les autres confessions ; Duffey, lui aussi professeur souvent publié, s’est spécialisé en éthique théologique en s’intéressant surtout aux questions de justice et de paix. Les deux directeurs d’ouvrage ont réuni sept essais rédigés par des experts couvrant cinq grandes religions mondiales – islam, christianisme, hindouisme, bouddhisme et judaïsme – ainsi que la philosophie de Confucius et le système de croyances de la nation amérindienne osage. Ces textes restituent les principaux enseignements de chaque religion (en lien avec la paix et sa préservation), puis à la lumière de ces fondements, ils examinent la participation des adeptes à des actes de violence et de guerre.

L’auteure britannique prolifique, également commentatrice et enseignante, Karen Armstrong offre une analyse instructive et convaincante du sujet dans son livre intitulé Fields of Blood : Religion and the History of Violence [Champs du sang : religion et histoire de la violence]. Armstrong s’attache aux fois abrahamiques que sont l’islam, le judaïsme et le christianisme en montrant qu’on ne peut pas dire que la religion est, « par essence, unique, immuable et intrinsèquement violente ».

Le livre passionnant de Jonathan Sacks intitulé Not in God’s Name : Confronting Religious Violence [Pas au nom de Dieu : confrontation avec la violence religieuse] est une étude fluide et stimulante de l’extrémisme religieux politisé qui se saisit actuellement du Moyen-Orient et s’exporte avec violence vers la France, l’Amérique et l’Occident. Sacks est rabbin, philosophe, spécialiste du judaïsme et auteur de nombreux ouvrages. Cette étude agréable à lire apporte non seulement un riche descriptif multidimensionnel, à partir de sources historiques, psychologiques, sociologiques, religieuses et d’éléments propres à la dynamique de groupe, mais aussi une réinterprétation des histoires pertinentes contenues dans les Écritures hébraïques.

Chacun de ces trois livres révèle que, si la religion est éventuellement liée à des violences et des conflits, ce lien a été indirect dans la plupart des cas à travers l’histoire. Les affrontements ont pour cause des ressources, des territoires ou une quête du pouvoir plus souvent qu’un impératif religieux. Les statuts de chacune des grandes religions (c’est-à-dire leurs textes sacrés) pèsent massivement dans le sens de la paix. Pourtant, si les événements s’enchaînent dans ce sens, l’humanité peut passer par des manifestations de violence extrêmes, dont le terrorisme (hélas une façon erronée d’exprimer une croyance religieuse), ce qu’elle a déjà fait.

L’impératif de paix

Dans Peacemaking and the Challenge of Violence in World Religions, les coauteurs étudient chacun un groupe confessionnel et, à partir de documents propres à celui-ci, présentent des éléments prouvant que la paix et le rejet de la violence sont incontestablement des impératifs dominants des grandes religions du monde. Omar note que malgré cela, ces dernières ont parfois autorisé la violence. Cependant, ces situations ont le plus souvent obéi à des contraintes, telles que l’autodéfense ou bien la lutte contre le mal ou le crime au sens large.

Malheureusement, les directeurs d’ouvrage et essayistes négligent de traiter l’imprécision des limites entre religion et gouvernement au cours de l’histoire prémoderne (avant le XVIIe siècle), période à l’origine de certaines des accusations les plus véhémentes à l’encontre des racines religieuses des guerres. À cette époque, l’État ralliait souvent à lui la religion, en tant que facteur d’unification et de motivation émotionnel prédominant d’une société, afin d’acquérir un avantage politique, territorial ou économique au moyen d’actes violents. Si le livre avait intégré cet aspect, les responsables de l’ouvrage auraient peut-être nettement atténué une partie de la confusion à propos du lien entre religion et violence.

Omar fait effectivement remarquer que toute justification de la « violence religieuse » actuelle qui s’appuierait sur le Coran est une interprétation erronée de ce texte. Par exemple, le terme djihad, utilisé par certains extrémistes pour autoriser la violence, signifie simplement « combattre pour Dieu », un terme assimilable au « lutter » du Nouveau Testament. Pourtant, il a été détourné dans son application. Selon Omar, il faut que l’expression soit récupérée par des voix modérées.

« Même un affrontement armé justifié ou une “guerre juste” – du moins, du point de vue coranique – ne peut être appelé djihad. »

Irfan A. Omar et Michael K. Duffey, Peacemaking and the Challenge of Violence in World Religions

Néanmoins, il laisse sans réponse une question importante sur le djihad : étant donné les incitations pressantes qui figurent dans le Coran en faveur de la paix, pourquoi l’islam a-t-il été associé à la violence plus souvent que la plupart des autres religions ?

Bien que le livre recèle des connaissances pertinentes et utiles sur les approches fondamentales que chaque religion a de la paix, certains lecteurs pourront être déstabilisés par des obstacles non négligeables, car les coauteurs ne reflètent apparemment pas toujours une vision consensuelle de la communauté confessionnelle qu’ils représentent. Par exemple, le texte de Duffey sur le christianisme rejette l’idée que le sacrifice de Christ rachète la peine de mort puisque « tous ont péché et sont privés » du salut. Cette interprétation de Duffey impliquerait un Dieu sévère et vindicatif. Pourtant, il affirme que la mort de Christ avait pour but de nous sauver de la violence présente (« l’enfer sur terre », selon lui). Compte tenu des indices scripturaux prépondérants qui vont dans le sens inverse, ce point de vue déroute au sein d’une analyse par ailleurs à l’avantage de la perspective pacifiste du Nouveau Testament.

Les auteurs soulignent la nécessité d’une plus forte coopération interconfessionnelle et d’une moindre insularité des communautés religieuses, mais ils ne fournissent pas de conseils concrets sur la manière de pousser les gouvernements internationaux à intervenir pour réduire la violence.

Église et État

Fields of Blood de Karen Armstrong établit que la violence, loin d’être causée par la religion, a été imbriquée très tôt dans la structure même d’un développement des civilisations et États-nations fondé sur la course aux ressources, l’expansion économique, la préservation d’un ordre intérieur et la protection des frontières. Citant l’historien britannique Perry Anderson, elle écrit : « La guerre était peut-être le mode d’expansion économique le plus rapide et rationnel […] dont disposait une classe dirigeante. »

Dans toute l’histoire prémoderne, « la religion n’a jamais eu d’existence institutionnelle distincte », elle était entrelacée dans la trame gouvernementale, sociale et nationale de la société. Les conflits qualifiés de religieux étaient souvent des luttes politiques de pouvoir ou de territoire, auxquelles on donnait une aura sacrée du fait que les souverains justifiaient leur agression en invoquant une mission divine. Armstrong remarque que la dissociation de la religion et de la politique a pu créer l’État laïc, mais pas un État sans violence.

« Le problème ne tient pas à l’activité aux multiples facettes que nous appelons “la religion”, mais à la violence qui fait partie intégrante de notre nature humaine et de la nature étatique. »

Karen Armstrong, Fields of Blood

La transition d’une société agricole vers l’ère industrielle s’est accompagnée d’une montée de la laïcité, née en grande partie des Lumières. Cependant, la violence intrinsèque de la structure étatique n’a pas faibli, comme l’ont prouvé la brutalité des premiers temps de la Révolution française et la réalité des combats des XIXe et XXe siècles (dont la grande majorité était totalement indépendante de toute cause religieuse).

Armstrong défend sa position à travers un panorama historique fascinant qui retrace le développement de civilisations en tandem avec la religion, tout en détachant les brins politiques, sociaux, économiques et sacrés extraordinairement entremêlés qui composent le tissu de toute société. Même les croisades et les guerres de religion européennes apparaissent complexes et à plusieurs niveaux, au lieu d’être simplement un exercice extrême de ferveur religieuse.

Toutefois, en attribuant à la religion une part bénigne dans la causalité des guerres et violences, Armstrong ne l’envisage pas correctement comme le facteur invisible de nombreux conflits. Par exemple, l’intrusion occidentale et le soutien de l’Ouest à des régimes séculiers impopulaires au cours des dernières décennies, tout comme les activités coloniales antérieures au Moyen-Orient, ont provoqué une réaction brutale du fondamentalisme musulman par peur que les grandes valeurs islamiques soient menacées. La religion, bien que n’étant pas le mobile premier, entre certainement en ligne de compte.

Les chroniques des frères

Dans Not in God’s Name, Jonathan Sacks affirme que « la violence n’a rien à faire avec la religion en soi. C’est une affaire d’identité et de vie en groupe. » Tout rapport avec la religion est au mieux indirect, jamais simple et limpide.

La religion est rarement la véritable cause de la guerre, bien que les combattants l’invoquent souvent.

Photographie : Gleb Garnich / Reuters

Au contraire, la violence existe parce que l’homme est une entité sociale destinée à former des groupes, des tribus et des nations avant de se fondre en une culture. Au sein de cette culture de groupe, chaque individu recherche et développe une identité personnelle. Nous pratiquons l’altruisme à l’égard des membres de notre groupe et l’agressivité à l’encontre de ceux qui y sont extérieurs. Altruisme intérieur et hostilité extérieure génèrent conflits et guerres car les groupes se heurtent à cause d’intérêts liés au pouvoir, au territoire, à la pénurie de ressources et à l’identité elle-même. La religion entre dans l’amalgame quand les membres l’intègrent dans leur identité de groupe.

Partant de ces bases, Sacks entraîne le lecteur dans l’enchaînement qui génère le terrorisme extrême et politisé de notre époque, citant entre autres facteurs une vision dualiste du monde, tout blanc ou tout noir, ainsi que la nécessité de créer un bouc émissaire à qui imputer tout le versant obscur. L’auteur catalogue le phénomène qui en résulte (le meurtre aveugle d’enfants, de pratiquants en prière et d’autres innocents) en « mal altruiste : méfait commis dans le cadre d’une cause sacrée, au nom d’idéaux supérieurs ». C’est dans ce genre de mise en application extrême et théologiquement incorrecte des divers documents confessionnels fondateurs que la religion est reliée à la violence et à la terreur. Sacks remarque que « la plus grave menace contre la liberté dans le monde postmoderne est une religion radicale politisée ».

« Ce qui distingue le judaïsme, le christianisme et l’islam, c’est une identité définie par des histoires de rivalité fraternelle qui laissent aux autres un rôle secondaire, subordonné. »

Jonathan Sacks, Not in God’s Name

Suggérant que la réponse à la violence se trouve dans les Écritures hébraïques, l’auteur propose une contre-explication non traditionnelle des chroniques des frères de la Genèse. Selon lui, au lieu d’y voir la description d’une rivalité fraternelle ou le choix et le rejet d’un frère ou d’un peuple par un autre, il faut lire dans ces récits que, malgré les conflits, Dieu les choisit tous ; les frères de la Genèse (Isaac et Ismaël, Jacob et Ésaü, Joseph et ses onze frères) finissent par vivre ensemble pacifiquement. Le message clair, précise Sacks, est que l’humanité peut faire la même chose aujourd’hui.

Le rabbin appelle à « une campagne internationale contre l’enseignement et la proclamation de la haine », fondée sur « des modes pacifistes de résolution des conflits » et sur la valeur spirituelle selon laquelle « les autres se comporteront avec vous tel que vous vous comportez envers autrui ». Nous pouvons agir différemment, bien entendu, mais pas au nom de Dieu.

Malgré son analyse passionnante, Sacks ne propose pas non plus de processus concret capable de conduire à un monde sans violence. Une campagne internationale pour éliminer la haine est une idée fascinante, mais par où commencer ? Et comment les gouvernements endosseront-ils les transformations nécessaires ? Sacks fournit un examen et un diagnostic approfondis, mais pas un remède.

Synthèse

La volonté d’instaurer des régimes laïcs, mise en œuvre à partir de la fin du XVIIIe siècle, n’a pas fait grand-chose pour endiguer la violence dans et entre les pays. En général, la religion n’est pas à l’origine de l’agressivité : violence et affrontements sont structurellement imbriqués dans l’identité des nations. Par conséquent, au lieu de s’engager dans une résolution non violente des conflits internationaux, les gouvernements protègent leurs frontières, servent leurs projets nationaux et, paradoxalement, s’efforcent de préserver la paix intérieure et extérieure par l’intermédiaire de forces armées capables de destructions à l’échelle planétaire.

Toutefois, la nature et les valeurs de l’État ne sont pas les seules à générer de la violence. L’État reflète les attitudes des gouvernés. Les gens recherchent leur identité dans des groupes qui, naturellement, tendent à pratiquer la tolérance interne, et l’hostilité ou l’agressivité vis-à-vis de l’extérieur.

Jonathan Sacks et Karen Armstrong abordent la responsabilité individuelle dans l’élimination de la violence. Sacks rappelle que la violence, même le mal altruiste (pour reprendre son expression), est exclue par le commandement d’« aimer son prochain et l’étranger ». Armstrong reprend les paroles des « sages » qui annoncent que la société doit développer une « préoccupation de tous », et traiter les autres comme nous aimerions être traités. C’est l’individu qui doit adopter et pratiquer ce type de religion véritable. Faire autrement condamnera la société, en définitive.

Ces expressions liées à la responsabilité individuelle figurent, bien sûr, dans la Bible : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Marc 12 : 31). « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c’est la loi et les prophètes » (Matthieu 7 : 12). Elles déterminent la façon dont les relations personnelles se construisent et s’expriment. Elles sont à la base de la fonction pacifiste d’une société. Tant que nous n’aurons pas tous appris à changer de comportement et à accepter, sur un plan très personnel, la responsabilité d’absorber et d’appliquer ce message, la violence se poursuivra sans relâche.