Automne 2014

Science et environnement

Changement de cène

Dan Cloer

Tandis que le débat se poursuit sur l’ampleur de l’influence que l’humanité a eue sur l’environnement, l’impact, lui, est indéniable. C’est pourquoi l’époque actuelle de l’holocène a été renommée l’anthropocène. Les appels à inverser la tendance afin de sauver la Terre se font plus forts et plus persistants, mais n’avons-nous pas surestimé le pouvoir de l’Homme à contrôler la planète et ses systèmes ?

Dans le monde des primates, nous – êtres relativement dépourvus de poils – sommes appelés « les singes nus ». Mais la nudité implique aussi exposition, vulnérabilité et insécurité : l’être est confronté aux éléments, à l’observation, aux blessures. Il n’y a concrètement aucun moyen de se cacher ; alors naturellement, c’est exactement ce qu’on essaie de faire : se cacher.

Pour se cacher, on peut utiliser une couche de vêtements, une seconde peau qui permet d’endosser une identité ; elle constitue une protection à la fois physique et psychologique. Dans le jardin d’Éden, nous nous sommes cachés de Dieu en nous couvrant de feuilles de figuier. Aujourd’hui, comme à l’époque de la tour de Babel, nous nous sentons en sécurité sous la peau de nos structures et de nos cultures. Grâce à notre seconde peau, nous accédons même à des environnements dans lesquels nous ne pourrions pas survivre autrement. Du vide de l’espace aux profondeurs écrasantes des océans, en passant par tous les lieux intermédiaires, nous avons élaboré des tenues, contrairement aux autres espèces, pour aller partout et être n’importe quoi.

Ces possibilités d’accès semblent confirmer qu’à bien des égards, nous n’avons pas de limites. Nous avons l’impression de pouvoir contrôler les choses contrairement aux autres créatures, la sensation d’avoir un potentiel immense, reconnu il y a bien longtemps : « maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté » (Genèse 11 : 6b, Nouvelle édition de Genève 1979). Il n’est donc pas surprenant que grâce à cette seconde peau, notre influence n’ait cessé de croître sur notre planète elle-même.

Mais qu’allons-nous faire maintenant que nous commençons à réaliser les conséquences involontaires de cette influence ?

L’ère de l’influence

De l’avis des géologues, l’humanité est devenue le facteur dominant dans l’ère qu’ils ont appelée l’holocène, celui-ci correspondant à peu près aux 11.700 dernières années. L’holocène, que l’on peut traduire par « l’ensemble de la période récente », reste néanmoins un infime épisode de l’histoire terrestre. D’après les scientifiques, il succède à la dernière période glaciaire, le pléistocène, qui a débuté 2,5 millions d’années plus tôt.

Durant le pléistocène, peut-être vingt cycles de refroidissements et réchauffements importants se sont produits. Les fluctuations se poursuivent, mais on estime que la stabilité générale du climat au cours de l’holocène est une composante essentielle de la prospérité de la civilisation. La prédictibilité d’un climat plus favorable et plus fiable a beaucoup compté dans la mise en place de l’agriculture et dans l’adaptation à une vie villageoise durable. C’est l’une des raisons pour lesquelles on considère toute altération des températures et du climat de la planète aujourd’hui comme une grave menace pour l’équilibre sociétal et écologique.

Des innovations de l’outillage, en particulier les outils métalliques, nous ont permis de façonner de nouveaux modes d’existence, donc de créer un style de vie de plus en plus sécurisé et régulier. De ce fait, notre population a peu à peu augmenté ; l’émergence de la recherche scientifique et son application aux nouvelles techniques dans les années 1700 ont ensuite favorisé une rapide progression démographique.

Vers 1800, la population avait atteint un milliard, et dès les années 1870, certains observateurs constataient avec gravité ce mouvement et son impact potentiel. Antonio Stoppani, géologue italien et ancien ecclésiastique, écrivait : « Nous ne sommes qu’au début d’une nouvelle ère ; pourtant, l’empreinte humaine sur la Terre est déjà si profonde ! » (Corso di Geologia, 1873).

Connu aujourd’hui pour être l’un des premiers à avoir défendu l’idée de renommer l’holocène afin de refléter l’impact de l’Homme, Stoppani laissait entendre que notre influence dans le domaine physique était aussi significative que la naissance de Christ dans le domaine spirituel : « C’est dans ce sens, précisément, que je n’hésite pas à annoncer l’ère anthropozoïque. La création de l’homme correspond à l’introduction d’un nouvel élément dans la nature, un élément dont la force était totalement inconnue des mondes antérieurs. »

Convaincu que l’Homme était une création particulière de Dieu, Stoppani prévoyait pourtant que, par nature, nous serions destructeurs à cause de notre manque de sagesse divine : « Rien, finalement, n’est à l’abri de cet intrus qui commet ses vols et étend son pouvoir sur la terre, l’air et l’eau. » Les scientifiques modernes ont transformé « l’anthropozoïque » de Stoppani en « anthropocène » ; sans avaliser ses idées sur la création, ils le rejoignent dans son inquiétude quant à notre influence à long terme sur l’environnement. Selon les mots de Will Steffen, de l’institut dédié au changement climatique à l’université nationale australienne (Australian National University Climate Change Institute), « l’empreinte humaine sur l’environnement mondial est aujourd’hui devenue si vaste et si puissante qu’elle rivalise avec certaines des énormes forces de la nature par son impact sur le fonctionnement du système Terre ».

« La désignation d’un anthropocène débutant à l’aube de la Révolution industrielle, en 1950 ou à toute autre date très récente renforce peut-être l’hypothèse erronée que la population préindustrielle vivait en harmonie avec la nature. »

Todd J. Braje et Jon M. Erlandson, « Looking Forward, Looking Back: Humans, Anthropogenic Change, and the Anthropocene »

Les chercheurs Todd Braje et Jon Erlandson notent que « l’identification d’un anthropocène » était tout à fait appropriée : « Il est difficile de soutenir que nous ne vivons pas actuellement une “ère de l’Homme”. » Cependant ils affirment que notre impact date de bien avant l’époque industrielle : « Il est devenu de plus en plus évident que des populations humaines très anciennes ont considérablement influencé leurs milieux locaux et régionaux, y compris en affectant de multiples communautés animales et végétales. »

L’apparition de l’agriculture, le défrichement des terres, la gestion forestière et la chasse de grands animaux jusqu’à leur extinction ont été nos premières contributions au changement planétaire. À l’époque moderne, notre impact a suivi notre progression démographique : 2 milliards d’habitants en 1930, 3 milliards en 1960, et plus de 7 milliards aujourd’hui. Le taux de croissance de la population mondiale a peut-être récemment faibli, mais chaque année, nous continuons d’ajouter 80 millions de personnes environ. On estime qu’en 2050, il pourrait y avoir 9,5 milliards d’habitants sur Terre.

La progression de la population a été exponentielle, de même que celle de tous les facteurs qui contribuent à surmonter et habiller notre nudité. Le tracé en « crosse de hockey » ou « courbe en J » traduit graphiquement l’évolution de presque toutes les activités humaines, pas seulement celle de la population. Dans l’ensemble, cela n’est pas surprenant, mais une croissance démographique exponentielle constitue une menace à long terme car la demande en ressources grossira elle aussi. La question est de savoir jusqu’où cette augmentation pourra aller sur une planète finie ?

Le graphique en « crosse de hockey » ou « courbe en J » montre la croissance rapide de la population humaine après la Révolution industrielle.

Systèmes d’entretien de l’écosystème

Il est facile d’oublier, dans l’agitation de notre quotidien, que tout ce que nous faisons a un coût au-delà de l’économie humaine. Toutes les technologies élaborées pour satisfaire nos besoins (eau, nourriture, habitat) et la plupart de nos envies (mobilité, distractions, loisirs) restent liées aux activités de la Terre elle-même. Comme l’a souligné l’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire, établie par les Nations Unies en 2005, les grands écosystèmes planétaires profitent à la civilisation grâce à ce qu’on appelle les « services d’origine écosystémique ». Ce sont les services de prélèvement (nourriture, fibre), de régulation (climatique, traitement de l’eau naturelle, lutte contre les nuisibles), d’auto-entretien (formation des sols, photosynthèse, cycles nutritifs) et les bienfaits culturels (récréatifs, esthétiques, spirituels).

Tant que les interconnexions écosystémiques subsistent, nous sommes en sécurité. Comme l’indique le rapport, « l’espèce humaine, quoique protégée des changements environnementaux par la culture et la technologie, est en fin de compte fondamentalement dépendante du flux de services d’origine écosystémique ». Les individus faisant partie des écosystèmes, « il existe une interaction dynamique entre ces hommes et d’autres éléments de ces écosystèmes, la condition humaine sujette à des variations occasionnant aussi bien directement qu’indirectement des changements au niveau des écosystèmes, et ce faisant, provoquant des modifications du bien-être de l’Homme ».

Dans quelle mesure cette trame de connexions est-elle fragile ? Nos activités peuvent-elles couper tant de brins que ces services s’effilocheraient ?

Ces questions n’ont rien de nouveau. Le philologue américain George Perkins Marsh, qui fut aussi l’un des premiers défenseurs de l’environnement, y a réfléchi tandis qu’il était ambassadeur en Italie à peu près à l’époque où Stoppani était plongé dans ses recherches géologiques. On ne sait pas s’ils se sont rencontrés, mais ils se seraient certainement accordés sur la rupture entre la nature de la Terre et le traitement que nous en faisons. « Cela fait trop longtemps que l’Homme a oublié que la Terre lui a été transmise seulement en usufruit [jouissance non destructive], non pour sa consommation et encore moins pour un gaspillage immodéré », écrivait Marsh. Il notait également que « l’Homme est partout un agent perturbateur. Où qu’il pose le pied, les harmonies naturelles se changent en discordes. Les proportions et ajustements qui assuraient la stabilité des agencements existants sont renversés. »

« Parmi ces nombreux bienfaits, la température de l’air, la répartition des pluies, la disposition relative des terres et de l’eau, les richesses de la mer, la composition des sols et les matériaux bruts des arts primitifs, étaient des dons entièrement gratuits. »

George Perkins Marsh, Earth as Modified by Human Action 

Mesure de l’impact

Aujourd’hui les avertissements relatifs à ce risque de renversement viennent plus souvent d’organisations que d’individus. Par exemple, les Stoppani et les Marsh ont été remplacés par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Les rapports de cet organisme portent sur la contribution « anthropogénique » au climat, et sont généralement considérés comme des informations scientifiques de pointe.

Tout comme, à l’origine, le projet du génome humain était destiné à détecter les variations du taux de mutation dans la population humaine (en lien avec l’accumulation des polluants, radio-isotopes ou autres mutagènes introduits dans l’environnement par nos activités), le GIEC était chargé du suivi des températures sur la planète. Les mutations génétiques sont importantes pour notre état personnel ; de même, le climat est au cœur de notre civilisation collective. Période de croissance, rendement des cultures, disponibilités et réalimentations en eau douce dépendent notamment du climat, tout en étant cruciaux pour la subsistance de la population humaine. S’ils évoluent, il faut que nous soyons au courant pour pouvoir réagir. En conséquence, le premier moyen de mesurer l’impact de l’humanité en termes climatiques consiste à surveiller la composition de l’atmosphère et l’effet de serre.

Une formule sert souvent à quantifier l’impact de l’Homme, I=PAT, dans laquelle l’impact (I) est une fonction de la population (P), de l’aisance ou de l’utilisation des ressources (A) et de la technologie (T) utilisée pour produire et consommer les ressources. Comme une population humaine croissante s’efforce d’élever son niveau de vie, la formule prédit une progression de la consommation énergétique, donc un impact climatique et planétaire plus marqué. Un article publié en 2013 dans la revue scientifique PLOS One est catégorique à propos de notre influence. « Les hommes sont aujourd’hui la première source de changement dans la composition de l’atmosphère terrestre et, par conséquent, le moteur de l’évolution climatique future. […] Il est clair qu’entraîner le climat mondial très au-delà des normes de l’holocène est par définition dangereux et irréfléchi. »

« “Donnez-moi un levier assez long et un point d’appui, et je soulèverai la Terre” (Archimède), mais où roulera-t-elle ? »

Mechanics Magazine, (1824)

D’une certaine façon, l’histoire s’est répétée au cours du siècle dernier ou presque. Nous admettons notre impact, puis nous le mesurons et l’anticipons avec une précision scientifique toujours plus poussée. La question primordiale reste « Comment améliorer la condition humaine ? », que nous avons modulée en ajoutant « sans compromettre par ignorance le système plus vaste auquel nous appartenons ? ».

Comme le reconnaît au moins un scientifique de l’environnement, ces interrogations sont liées à d’autres problèmes complexes. En partant du livre biblique de Job, H. H. Shugart s’intéresse à ce qu’il appelle « le discours de la tempête » (Job 38‑39) : « Les questions posées à Job au milieu de la tempête par la divinité qui a fabriqué la Terre et la contrôle, demandent aux hommes s’ils comprennent les mécanismes de la planète sur laquelle ils vivent. » Mais ces interrogations ont un sens qui dépasse la logistique physique de la création. Grâce au questionnement de Dieu, Job apprend qu’en faisant l’erreur de se fier à ses propres présomptions à propos du Créateur, il s’en était fait une fausse idée (Job 40 : 3 ; 42 : 1‑6). Donc Shugart indique – et on en a conscience – que les réponses aux questions sur les réalités physiques de la Terre « sont cruciales pour notre avenir », mais il n’a pas tenu compte du message spirituel plus important à propos de l’arrogance humaine.

Géo-ingénierie

Trouver comme exercer des activités dans les limites d’une planète en créant la meilleure vie possible pour un maximum de gens n’est pas qu’une affaire de chiffres, de physique et de biologie. Se posent aussi des questions de motivation et de contrôle : Mais quel contrôle avons-nous réellement ? Et comment pouvons-nous l’évaluer et l’exercer ?

« Si une chose caractérise notre ère, c’est la prédominance des valeurs économiques. La quête d’équité, de justice, de compassion, de paix, de réconfort ou de grâce tend à devenir secondaire par rapport à l’acquisition de richesses et à l’ambition d’accroître le produit national brut. »

Paul et Anne Ehrlich, Extinction

En nous montrant une civilisation soucieuse d’assurer l’ensemble grandissant des besoins et envies d’une population sans cesse croissante, nous avons apparemment choisi de maîtriser toujours davantage de rouages des fonctions planétaires. Depuis qu’après le déluge, la population a entrepris de contrôler son destin en bâtissant une tour pour se protéger d’autre inondation, notre volonté de maîtriser les choses nous a caractérisés. Au lieu de faire confiance au Créateur pour parer à notre vulnérabilité, à notre nudité, nous avons décidé de prendre nos propres décisions indépendamment de Dieu. Nous pratiquons la géo-ingénierie ou modifions la Terre, semble-t-il à volonté, et nous l’améliorons – du moins le croyons-nous – mais sans éclairage spirituel.

Le problème du climat n’est qu’un exemple ramenant à l’idée de triompher du prochain déluge grâce à l’ingéniosité humaine : au lieu d’imperméabiliser les briques avec du bitume, nous concevons des capteurs et des programmes informatiques pour collecter des données et nous alerter. En permanence, nous avons amélioré notre aptitude à mesurer les pressions, températures et précipitations autour du globe, et élaboré d’habiles algorithmes pour produire nos prévisions météorologiques. Pourtant, les prédictions n’ont jamais suffi. En association, il y a toujours eu une action sur les conditions météorologiques, et à présent, compte tenu des perturbations climatiques qui sont apparemment à notre porte commune, la régulation du climat est notre prochaine carte à jouer.

Même James Hansen, ex-scientifique de la NASA qui, dès 1981, tentait de sensibiliser au réchauffement planétaire et aux émissions de dioxyde de carbone d’origine anthropique, et qui reste un ardent défenseur de la réduction des émissions de carbone au moyen de la taxe carbone, pense que la géo-ingénierie pourrait être nécessaire : « Même si la première des priorités devrait être l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables et le nucléaire, il est tout à fait logique d’entreprendre des recherches en géo-ingénierie afin de déterminer nos options au cas où l’immobilisme des stratégies énergétiques générerait une urgence planétaire exigeant de rapides changements. »

C’est pourquoi l’académie des sciences américaine (National Academy of Sciences) propose huit méthodes imaginatives « pour combattre ou contrecarrer les effets des modifications de la chimie atmosphérique » allant des miroirs spatiaux aux bulles stratosphériques aluminées en passant par la stimulation des nuages.

L’Américain Daniel Ruggles, précurseur de la climatologie, dans les années 1880 affirmait que « l’Omnipotent » avait placé à notre portée « les lois atmosphériques du pays des nuages » et que nous pourrions « les diriger, autant que possible, dans le cadre des grands intérêts industriels et des énergies de l’Homme […]. Si l’on pense aux triomphes du génie américain au cours de ce siècle, on a de bonnes raisons d’escompter d’indescriptibles progrès. »

Mais comme le souligne Shugart et le décrit l’historien des sciences James Fleming, le rêve de la régulation émousse notre volonté d’intervenir réellement pour réduire notre influence ; à la place, nous optons pour le fantastique scientifique. Fleming souligne qu’il en est ainsi depuis un certain temps. En 1954 aux États-Unis, le capitaine de vaisseau et président de la commission consultative sur la régulation des conditions météorologiques a essayé d’accroître les fonds consacrés à l’ensemencement de nuages. « À l’époque de la bombe H et des vols supersoniques, il est tout à fait possible que la science trouve des moyens, non seulement de dissiper des tornades et ouragans naissants, mais aussi d’influencer l’ensemble de notre météorologie à un point qui dépasse l’imagination […]. On peut même concevoir une utilisation des conditions météorologiques comme arme de guerre, en créant ou dispersant des orages en fonction des nécessités tactiques », écrivait-il avant de conclure : « L’homme est peut-être au seuil d’une nouvelle ère au cours de laquelle il réfutera l’adage selon lequel on ne peut rien contre le temps qu’il fait. »

Excès de confiance

Bien qu’une grande partie de l’argumentation présentée ici ait été circonscrite au climat, notre impression de contrôle sur les choses est profondément enracinée et couvre l’éventail des activités humaines : qu’il s’agisse de sciences exactes (ingénierie génétique, longévité humaine), de sciences humaines (systèmes politiques et économiques) ou de religion (panthéisme, polythéisme, monothéisme), nous sommes des êtres qui inventons par nous-même. Individuellement et collectivement, nous avons tendance à regarder ce qui existe, à imaginer ce qui pourrait exister et à avancer en innovant pour pouvoir aller d’ici à là‑bas. Comme nous avons une extraordinaire capacité à inventer des « là-bas », nous imaginons que seules nous arrêtent les limites que nous nous imposons ou les restrictions physiques de la matière elle-même. Même dans ce cas, nous cherchons une solution de contournement, souvent à partir d’œuvres de science-fiction.

Nous avons une immense foi en l’intellect humain. Pourquoi pas ? Nos antécédents semblent positifs, du moins en surface. Mais pour chaque positif, il y a un négatif, et tous nos rêves et nos promesses s’accompagnent de cauchemars et de déceptions. Un problème en aggrave un autre ; les nouvelles technologies résolvent un point mais génèrent d’autres complications. Pourtant, nous sommes lents à admettre le danger, et encore plus lents à changer. Nous sommes tellement sûrs de nous !

« Si nous voulons vraiment la préserver [la terre], nous allons devoir arrêter de penser notre tâche comme une succession de réponses provisoires et spécialisées à une série d’urgences provisoires et spécialisées. »

Wendell Berry, « Private Property and the Common Wealth », dans Another Turn of the Crank

La Bible nous dit que nous devons « être féconds et multiplier » afin de « remplir la terre » (Genèse 1 : 28) ; nous avons reçu un territoire sur lequel veiller et un environnement à utiliser, pour faire des cultures et de l’élevage, pour chasser et pêcher. Dans le cadre d’une exploitation juste, non abusive, nous avons été créés à l’image de Dieu pour concevoir et bâtir. Mais nous avons perdu de vue notre mission à cause de notre confiance en nous.

En se servant sur l’arbre de la connaissance du bien et du mal, Adam et Ève ont décidé de ne pas se fier aux consignes de leur Créateur. Comme l’absence de vêtements est soudain devenue un problème, ils se sont cachés. « Qui t’a appris que tu étais nu ? », demanda-t-il (Genèse 3 : 7‑11). Au lieu de laisser Dieu nous guider, nous nous sommes cachés, nous avons choisi un chemin qui nous permettait de décider par nous-même ce qui est bien ou mal, ce qui est un bon ou un mauvais usage. Alors Dieu nous a vêtus et nous a envoyés suivre notre propre voie. L’arbre de vie était dorénavant inaccessible. Quand beaucoup plus tard, Dieu demanda à Job « Qui est celui qui obscurcit mes desseins par des discours sans intelligence ? » (Job 38 : 2), il mettait simplement en évidence à quel point nous avions tous dévié du plan d’origine.

Depuis, au fil des âges, Dieu a donné accès à l’arbre de vie avec parcimonie ; la majeure partie de l’humanité a vécu et est morte selon les règles de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. L’ingrédient absent de nos relations reste l’enseignement sur la façon d’interagir avec amour vis-à-vis de la Terre et de nos semblables.

Aujourd’hui, le terme anthropocène donne un nom à notre empreinte prédominante. Il suscite une réflexion sur notre impact et une interrogation « Et après ? ». Réussirons-nous à rester en sécurité malgré les pièges d’une civilisation moderne fondée sur des formules qui démontrent de plus en plus les défauts intrinsèques de notre raisonnement et de notre planification ? Ou bien allons-nous changer de direction et, une fois encore, de « cène » ?

Toutes les options s’accompagnent d’obligations et de responsabilités. L’amour conforme à Dieu offre la sécurité ; c’est un antidote à notre nudité qui ne crée ni rejet, ni crainte, ni dommage. Cependant, c’est un mode de vie qui exige de placer les principes spirituels des Dix Commandements au cœur de notre prise de décision. Nous avons encore l’opportunité de pratiquer cet amour en inscrivant nos actes dans la loi d’amour de Dieu. Ce qu’il nous reste à contrôler, ce sont nos choix : à nous de choisir entre ignorer cet autre mode de vie ou humblement le rechercher (voir Deutéronome 30) afin de découvrir la paix de l’esprit qui dépasse l’imagination humaine.