Été 2014

Société et culture

La recherche du bonheur

Martin Coates

« De nos jours, la science redécouvre la valeur des anciennes approches du bonheur, à savoir qu’il existe des liens importants entre espoir et bonheur, par exemple, ou entre gratitude, pardon et bonheur, altruisme et bonheur. »

Darrin M. McMahon, « Happiness, the Hard Way »

« La vie, la liberté et la recherche du bonheur » sont des mots qui figurent dans la Déclaration d’indépendance américaine. Les quatre derniers termes forment aussi le titre de nombreux romans, essais, chansons, programmes télévisés et films. Bien que les points de vue sur ce sujet aient évolué au fil du temps, le bonheur est à présent généralement considéré comme un droit humain fondamental. Il va de soi, semble-t-il, que chacun s’efforce d’y parvenir.

Nous avons tous à l’esprit des circonstances ou des situations qui nous rendent heureux : savourer un repas fin entre amis, voir notre équipe gagner un tournoi important, décrocher une promotion professionnelle. Mais nous satisfaisons-nous de ces moments fugaces ? Qu’en est-il de la plus grande partie de notre vie ? Pouvons-nous dire honnêtement que nous sommes heureux la plupart du temps ? Si ce n’est pas le cas, il nous faudra peut-être revoir notre approche de cet objectif insaisissable. Le bonheur dépend-il des circonstances, ou bien pouvons-nous y accéder, même dans des conditions de vie difficiles ?

Depuis des siècles, philosophes, psychologues et chercheurs s’efforcent de définir cette émotion fondamentale et de nous expliquer comment y parvenir, tout en débattant de ses causes, voire du bien-fondé de cette quête. Ces dernières années, ce thème a fait l’objet d’un regain d’intérêt dans les cercles universitaires et d’une révision de ses approches scientifiques. Pourtant, comme nous allons le voir, une source de conseils et de sagesse bien antérieure à toutes ces études corrobore une bonne part de ce que nous avons appris ensuite.

En premier lieu, qu’est-ce que le bonheur ? Nous ne pouvons pas aspirer à quelque chose sans savoir ce que nous cherchons. L’ex‑généticien Matthieu Ricard décrit le bonheur comme un « profond sentiment d’épanouissement né d’un esprit exceptionnellement sain » ; il ne peut se limiter « à quelques sensations agréables, […] à une fugace béatitude, à une journée de bonne humeur ou à un moment magique », c’est « un épanouissement optimal de l’être humain ». En outre, il déclare que le bonheur est « notre façon d’interpréter le monde, car, s’il est difficile de changer ce dernier, il est en revanche possible de transformer la manière de le percevoir ».

En prenant cette définition comme point de départ, notre réflexion sur la recherche du bonheur devrait consister ensuite à savoir si nos raisonnements et actes habituels ont des chances de nous mener à notre objectif.

Le Principe du Plaisir

Selon la théorie psychanalytique de Freud, le principe du plaisir est la force qui nous pousse à satisfaire non seulement nos besoins de base comme boire et manger, mais aussi d’autres envies physiques et psychologiques, ainsi que la satisfaction immédiate de nos propres désirs. Si nous pouvions maximiser les expériences agréables dans la vie, serions-nous plus heureux ?

Le philosophe Aristippe (vers 435–356 av. J.-C.), disciple de Socrate et fondateur de l’école cyrénaïque de philosophie, enseignait que l’objectif suprême de la vie est le plaisir, au sens d’une gratification immédiate, peut-être même au mépris des conventions morales ou sociales. Alors que la plupart des gens éviteraient probablement une philosophie définie en des termes aussi abrupts, beaucoup semblent en adopter, sans le savoir, une forme moderne : l’individualisme, donc l’accent mis sur les droits et les besoins subjectifs.

Richard Layard, qui dirige le programme Bien-être au Centre for Economic Performance (London School of Economics), note qu’au vingtième siècle, il s’est produit un recul de la croyance religieuse et des idéaux socialistes. Le vide ainsi créé, argumente-t-il, a été rempli par « la non-philosophie d’un individualisme effréné ». Il soutient également que l’individualisme ne nous rend pas heureux, car il provoque un excès d’impatience à l’égard de ce que nous pouvons obtenir pour nous-mêmes. A contrario, il suggère que « si nous voulons réellement être heureux, nous devons concevoir une sorte de bien commun auquel nous contribuons tous. »

Une étude réalisée par Michael F. Steger, directeur du Laboratoire pour l’étude du sens et de la qualité de la vie (Laboratory for the Study of Meaning and Quality of Life) de l’université de l’État du Colorado, apporte un éclairage intéressant sur cette question. Avec ses collaborateurs, il a demandé à des étudiants de consigner quotidiennement s’ils s’étaient consacrés à des activités vertueuses (comme le bénévolat) ou à des activités de recherche du plaisir (comme s’enivrer ou « s’éclater »). Les étudiants devaient également remplir chaque jour un questionnaire conçu pour noter dans quelle mesure ils étaient heureux. L’une des découvertes faites par Steger montrait que plus les individus s’engageaient dans des activités vertueuses, plus ils se disaient heureux ce jour-là et le lendemain. Il n’a constaté aucune relation entre recherche du plaisir et bonheur.

« Nous pourrions nous concentrer moins sur notre bonheur personnel et davantage sur celui de notre entourage, car un intérêt constant pour notre propre bonheur risque de produire l’effet inverse. »

Darrin M. McMahon, « Happiness, the Hard Way »

Selon Layard, « les gens qui s’occupent des autres sont en moyenne plus heureux que ceux qui se préoccupent davantage d’eux-mêmes ». Il cite des études montrant que nous éprouvons du plaisir lorsque nous aidons autrui, même quand nous n’en tirons aucun bénéfice direct.

Money, Money, Money !

La chanteuse-compositrice britannique Jessie J demande dans sa chanson Price Tag (le prix sur l’étiquette) : « Pourquoi tout le monde est-il si obsédé ? L’argent ne procure pas le bonheur. » Et il est probable que nous sommes tous d’accord avec les Beatles quand ils chantent que l’argent ne peut pas acheter l’amour (Money can’t buy me love), mais peut-il acheter le bonheur ?

C’est la question que Dan Buettner, chercheur et explorateur, a posée à plusieurs grands spécialistes en matière de recherche du bonheur. Le psychologue Mihály Csíkszentmihályi, codirecteur du Centre de recherche sur la qualité de la vie (Quality of Life Research Center) de l’université de Claremont (Californie), a répondu : « On ne peut pas entasser toujours plus de choses et espérer accroître le bien-être […]. Il n’existe qu’une relation très ténue entre moyens financiers et satisfaction dans la vie ; les milliardaires américains ne sont plus heureux que dans une proportion infinitésimale par rapport à ceux qui ont des revenus moyens. Les résultats permettent de conclure, entre autres, qu’au-delà du seuil de pauvreté, les ressources supplémentaires n’augmentent pas sensiblement les chances d’être heureux » (Thrive: Finding Happiness the Blue Zones Way).

À la même question, le psychologue Ed Diener a donné la réponse suivante : « Des études ont montré que les revenus d’un individu constituent un indice peu fiable de son bonheur […]. Les matérialistes sont rarement les plus heureux, car ils veulent trop de choses. S’il est généralement bon pour le bonheur d’avoir de l’argent, il est néfaste de trop en vouloir. »

L’argent, monnaie d’échange de la majorité des habitants de notre planète, sert donc à se procurer le nécessaire pour vivre. Mais une fois ces besoins satisfaits, gagner davantage ne fait que déclencher l’application de la loi des rendements décroissants en ce qui concerne le bonheur. Layard souligne un paradoxe selon lequel, bien que le niveau de vie ait plus que doublé ces cinquante dernières années aux États-Unis, les gens ne sont pas plus heureux. Une tendance similaire se vérifie en Grande-Bretagne et au Japon.

Pourquoi cela ? Voyons le scénario suivant : entre deux mondes dans lesquels les prix sont identiques, choisirez-vous le premier où vous gagnerez 50 000 dollars par an quand les autres en gagnent 25 000, ou bien le second où vous gagnerez 100 000 dollars par an quand tous les autres en gagneront en moyenne 250 000 ? Layard nous précise que lorsque cette question a été posée à un groupe d’étudiants de Harvard, la majorité a opté pour le premier monde. Il ajoute que d’autres études ont abouti à la même conclusion.

Nous avons donc une relation complexe avec l’argent. En effet, il ne s’agit pas uniquement de la quantité d’argent que nous avons, mais de celle dont disposent les autres, à qui nous pouvons nous comparer.

Veiller à ne pas perdre sa place

En s’appuyant sur des enquêtes internationales, Buettner désigne les Danois comme les « champions du monde du bonheur ». Plusieurs facteurs favorisent cette situation : une culture de la confiance, de la tolérance et de l’attention aux autres ; un bon équilibre vie professionnelle-vie privée ; l’activité physique. L’un des facteurs prépondérants, d’après Buettner, est toutefois une culture de l’égalité économique et de l’égalité du statut social. Le Danemark est l’un des pays du monde ayant la plus faible disparité entre riches et pauvres. Un slogan national présente le pays comme un lieu où « rares sont ceux qui ont trop, encore plus rares sont ceux qui n’ont pas assez ». Parallèlement, il se dégage une tendance nationale à ne pas attirer exagérément l’attention sur soi. Buettner la décrit ainsi : « Dans certaines parties du monde, les gens ressentent le besoin de rivaliser avec leurs voisins […]. Ici, on n’est pas poussé à faire aussi bien que ses voisins ; en réalité, on perd même des points quand on veut épater les autres. »

Les épidémiologistes Richard Wilkinson et Kate Pickett font valoir que plus une société est inégalitaire, plus elle connaîtra de problèmes dans des domaines tels que la santé physique et mentale, la violence, l’emprisonnement, la consommation de drogue et l’éducation. Curieusement, ils soutiennent que, dans les sociétés inégalitaires, l’impact négatif affecte les riches autant que les pauvres. Ils estiment que l’inégalité endommage le tissu social, le rend moins solidaire et plus stressant, et qu’en outre, elle amplifie l’intérêt pour la position et la hiérarchie sociale : « Si nous voulons vraiment promouvoir le bien-être pour tous, l’inégalité est le sujet par lequel il faut commencer » (« How to Be Happy: Divided We Fail »).

On peut défendre les politiques basées sur des valeurs qui contribuent à rendre une société plus égalitaire ; il demeure néanmoins que la plupart des individus dans le monde seront impuissants à changer en mieux leur société. Toutefois, nous pouvons nous changer nous-mêmes, changer la façon dont nous percevons le monde dans lequel nous vivons et comment nous réagissons à ce contexte. Pour atténuer les effets négatifs de l’inégalité, nous pouvons développer une vision plus satisfaite de la vie et passer moins de temps à nous comparer vainement aux autres, ce qui nous donne finalement une impression de supériorité ou d’infériorité. Comprendre qu’aucun de ces sentiments n’engendre de résultat positif est véritablement libérateur.

Soyez heureux

Dans le roman de Charlotte Brontë, Villette, Lucy Snowe se plaint : « Si ce n’avait été lui qui me parlait ainsi, j’aurais cru qu’il se moquait de moi : cultiver le bonheur ! Que voulait dire cela ? Le bonheur n’est pas une pomme de terre que l’on plante dans le terreau et qu’on engraisse de fumier. » Si nous sommes d’accord avec Lucy, alors nous sommes destinés à vivre notre existence telle qu’elle se présente.

Inversement, Ricard nous dit : « Le bonheur est une manière d’être, or les manières s’apprennent. » Selon lui, des décennies d’enquêtes et de recherches dans le monde entier prouvent que, seule, une petite partie de la satisfaction tirée de la vie est déterminée par des conditions externes telles que l’éducation, la richesse, le sexe, l’âge, l’appartenance ethnique, etc. Il soutient également que, dans l’existence, ce ne sont pas les grands bouleversements extérieurs qui nous nuisent le plus, mais les émotions négatives que nous créons intérieurement. C’est ce que William Cowper, le poète anglais du dix-huitième siècle, exprimait ainsi dans Causerie de table : « Le bonheur, tel le montre la nature, tient moins aux choses extérieures que la plupart ne le présument. »

Ricard déclare que nous pouvons, malgré tout, agir considérablement sur notre niveau de bonheur par notre façon de vivre, de penser et de réagir aux événements de la vie. Il cite une étude sur des tétraplégiques qui a montré que, bien qu’ils aient d’abord envisagé le suicide, ils considéraient, un an après la survenue de leur paralysie, que leur vie était belle. Dans la vie, la souffrance est inévitable, mais pas le malheur. Nous pouvons ancrer notre esprit dans les choses qui nous tirent vers le bas et nous laisser submerger, ou bien nous pouvons affronter nos pensées et nos émotions, et nous concentrer sur la construction d’une résilience mentale et d’une attitude positive. Layard cite le psychiatre Viktor Frankl, un rescapé d’Auschwitz : « On peut tout enlever à un homme, excepté une chose : l’ultime liberté de choisir telle ou telle attitude dans les conditions qui lui sont imposées. »

Le point de départ

Les études sur le bonheur sont très nombreuses et, comme dans beaucoup de domaines de travaux universitaires, on y trouve des affirmations et contre-affirmations quant aux principaux déterminants du bonheur. Dans son livre sur ce thème, Buettner identifie six sphères à privilégier si nous voulons une vie heureuse : la communauté, le lieu de travail, la vie sociale, la situation financière, l’environnement familial et soi-même. Layard aboutit à un ensemble similaire de facteurs. Dans tous ces domaines, nous pourrons contrôler certaines choses et pas d’autres. Trouver l’équilibre entre agir pour améliorer notre vie quand nous le pouvons, et apprendre à être heureux en dépit des circonstances quand nous ne le pouvons pas, est une compétence précieuse à cultiver.

Le cadre de cet article ne permet pas de détailler chacun de ces domaines comme il se doit. Considérons cette réflexion comme un pas dans la bonne direction. Dans notre quête du bonheur, nous devons d’abord prendre le temps de regarder comment nous vivons, comment nous réfléchissons et agissons, ainsi que les décisions que nous prenons et nos postulats. Nous pouvons commencer à nous mettre au défi de vivre en maximisant notre bonheur. Mais, comme nous l’avons vu, il n’y a pas de place pour l’individualisme hédoniste et égocentrique.

« Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. »

Actes 20 : 35 

C’est à ce stade qu’entre en jeu la source de sagesse antique mentionnée plus haut. La Bible explique clairement que Dieu veut que nous menions des vies heureuses et épanouies. Jésus dit : « Moi, je suis venu afin que les brebis aient la vie, et qu’elles l’aient en abondance » (Jean 10 : 10).

Le Livre des livres donne des conseils pour trouver le bonheur grâce à une approche globale de la vie, qui se concentre sur un comportement juste envers Dieu et l’homme, notamment en mettant l’accent sur le souci des autres plutôt que sur la satisfaction de nos désirs ou besoins individuels. L’apôtre Paul conseilla ceci : « Que chacun de vous, au lieu de considérer ses propres intérêts, considère aussi ceux des autres » (Philippiens 2 : 4). Et Jésus dit à ses fidèles : « Ne vous inquiétez donc point, et ne dites pas : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? De quoi serons-nous vêtus ? Car toutes ces choses, […] votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus » (Matthieu 6 : 31‑33).

Paul connut d’énormes difficultés pendant sa vie, et pourtant, il écrivit : « J’ai appris à être content dans l’état où je me trouve ». (Philippiens 4 : 11). Il constata que « c’est, en effet, une grande source de gain que la piété avec le contentement », tandis que « l’amour de l’argent est une racine de tous les maux » (1 Timothée 6 : 6, 10). De même, l’homme le plus sage du monde antique, Salomon, donna cet avertissement : « Celui qui aime l’argent n’est pas rassasié par l’argent, et celui qui aime les richesses n’en profite pas ». (Ecclésiaste 5 : 9). « Attention ! », dit Jésus, « gardez-vous de toute cupidité, car, au sein même de l’abondance, la vie d’un homme n’est pas assurée par ses biens » (Luc 12 : 15, Bible de Jérusalem).

Résumant l’approche idéale d’une vie heureuse, l’ancien roi d’Israël, David, célébra Dieu avec ces mots : « Tu me feras connaître le sentier de la vie ; il y a d’abondantes joies devant ta face, des délices éternelles à ta droite » (Psaumes 16 : 11). 

Nous avons été créés de sorte que certaines pensées et comportements nous conduiront au véritable bonheur, pas seulement à des moments passagers de plaisir. Le site Internet du Centre de psychologie positive (Positive Psychology Center) de l’université de Pennsylvanie indique : « Les activités qui rendent les gens heureux à petites doses, comme le shopping, les bons plats ou gagner de l’argent, ne mènent pas à un épanouissement à long terme. »

L’historien Darrin McMahon soutient que notre conception moderne « tend à imaginer le bonheur, non pas comme quelque chose qui s’acquiert en étant cultivé moralement et qui se pratique au cours d’une existence bien vécue, mais comme quelque chose qui se trouve “quelque part” et qui peut être recherché, attrapé et consommé. De plus en plus, on a pensé que le bonheur tenait davantage au fait d’éprouver de petites touches de plaisir en se sentant bien, plutôt qu’en étant bon, et qu’il s’agissait moins de bien vivre sa vie que de faire l’expérience de moments intenses. »

Apprendre à être véritablement heureux est une compétence qu’il faut pratiquer. Savoir où trouver des conseils qui nous orienteront sur la bonne voie pour chercher le bonheur est la première étape dans la bonne direction.