Été 2018

Société et culture

À ne pas faire lorsqu’on construit une ville

Ramesh Patel

Dan Cloer

Les infrastructures de nos villes pourront-elles suivre le rythme de l’accroissement des populations urbaines ? Lorsqu’on regarde un peu la ville de Mexico, on s’aperçoit que le problème auquel nous sommes confrontés est majeur.

Selon certaines prévisions, d’ici 2030, 41 villes dans le monde auront une population supérieure à 10 millions de personnes. Les 10 villes les plus peuplées aujourd’hui, de Tokyo avec 38 millions de personnes à Sao Paulo avec 21 millions de personnes, comptent à elles toutes 257 millions de personnes.

Lorsqu’on pense aux flux massifs d’aliments, de déchets, de véhicules, d’eau et d’électricité qui sont nécessaires pour rendre possibles de telles concentrations de personnes, c’est ahurissant. Dans un monde aussi urbain, qui semble être constitué d’une masse interconnectée de canalisations, de conduits, de tuyaux et autres passages, la catastrophe peut ne tenir qu’à une seule fuite, sans compter que 55 % d’entre nous vivons aujourd’hui dans des contextes urbains soumis à ce type de perturbation, à un niveau ou un autre. Comme la reconfiguration d’un avion en plein vol, le problème de la reconstruction d’infrastructures urbaines pour répondre aux exigences de la population et éviter le désastre est un défi prodigieux.

Avec une population mondiale aujourd’hui à 7,6 milliards et qui pourrait atteindre les 8,6 milliards d’ici 2030, selon certaines analyses, les zones urbaines occuperont 1 527 000 kilomètres carrés (570 000 milles carrés) de plus d’ici là. Ceci revient à convertir toute la surface de la Mongolie ou de l’Alaska en un immense champ de béton, de bâtiments et d’autoroutes. Cette expansion ne se fera pas en vase clos, bien évidemment ; elle aura des répercussions très larges. Comme le disent les chercheurs, « la conversion de la surface de la terre à des fins urbaines est l’un des impacts les plus irréversibles de l’homme sur la biosphère mondiale. Elle entraîne la perte de terres agricoles, affecte le climat local, elle divise les habitats et elle menace la biodiversité. »

Avant de déplacer notre attention collective vers des schémas de géoingénierie du climat ou de colonisation d’autres planètes, nous devons nous attaquer à certaines questions de base. Comment allons-nous concevoir les villes de manière à garantir la sécurité durable des milliards de personnes qui vivent aujourd’hui et qui vivront demain dans nos massifs centres urbains ?

Le type de problèmes auquel nous sommes confrontés est très bien illustré dans l’histoire de la ville de Mexico. Cette expérience peut-elle nous aider à comprendre comment être plus efficaces dans notre conception technique ou géoconception du monde ?

Une cuvette pleine de problèmes

Mexico se situe à haute altitude, dans une vallée en forme de cuvette. La population de la métropole est de plus de 21 millions, ce qui en fait la plus grande ville hispanophone du monde. La région, traditionnellement connue sous le nom de Vallée de Mexico, a joué un rôle important dans l’histoire mésoaméricaine. Cela fait des milliers d’années qu’elle est continuellement habitée et selon les estimations, la population aztèque était de plus de 200 000 personnes au début des années 1500. En 2030, la population du Grand Mexico devrait atteindre les 23,9 millions d’habitants.

Il n’est donc pas surprenant que la région ait connu d’importants changements avant de devenir une mégapole. Ce qui peut par contre étonner, c’est la nature de certains de ces changements. La vallée, qui est entourée de montagnes, était à une époque une zone marécageuse sous un ciel d’azur. Dominant le bassin et alimenté par des sources naturelles et des ruisseaux de montagne, le lac Texcoco s’étendait sur plus de 5 400 kilomètres carrés (2 100 milles carrés). Aujourd’hui, cette surface est pavée et cultivée, les eaux sont réquisitionnées et détournées et le lac a disparu. L’accès à de l’eau douce fait désormais partie des problèmes les plus urgents de cette Vallée de Mexico jadis prospère.

« La saison des pluies au Mexique est intense et prouve que l’eau est naturellement censée faire partie du paysage. Mexico, la capitale du pays, jouit actuellement d’une des populations les plus importantes au monde et ses habitants ont désespérément besoin d’eau. »

Lauren Collins, « Mexico: Where Government and Water Do Not Mix »

Non seulement la géographie de la vallée contribuait à l’écoulement de l’eau qui avait permis l’apparition du lac, elle oriente également la circulation de l’air. De manière similaire à Los Angeles et à la Vallée centrale de San Joaquin qui souffrent de taux de pollution de l’air parmi les plus élevés aux États-Unis de nos jours, Mexico est naturellement mise à mal par la restriction de la circulation de l’air qui a tendance à piéger les polluants au niveau du sol. En 1992, dans un classement des Nations Unies, l’air de la région a été considéré comme le plus pollué au monde.

Ces facteurs ont tous un rôle important dans l’avenir d’une région comme lieu de vie. Nous construisons des villes qui deviennent « trop grandes pour échouer » et qui pourtant semblent précisément y être condamnées, être vouées à l’échec, car dans notre quête d’espace et de domination, soit nous ignorons les limites et les dangers de la nature, soit, ce qui est plus probable, nous choisissons de fermer les yeux, ou alors, ce qui est plus optimiste, nous pensons pouvoir concevoir des solutions techniques pour les contourner.

Dans le cas de Mexico, les trois facteurs sont entrés en compte. Dès le début, on a construit sur une mauvaise fondation.

De l’eau sur le barrage ?

Depuis le temps des Aztèques, qui avaient construit leur capitale au milieu d’un lac, dans la Vallée de Mexico, les habitants de la région cherchent des solutions pour maîtriser l’eau qui les entoure. Lorsque les Espagnols ont conquis l’empire aztèque au 16ème siècle, ils ont construit la ville de Mexico sur les ruines de l’île-capitale. Mais là où le peuple indigène avait essayé de gérer avec soin l’eau de la région, les colons se sont montrés plus imprudents. Pendant 400 ans, la ville a grandi sur le lit exposé d’un lac Texcoco de plus en plus petit.

Comme l’eau de surface disparaissait, les ingénieurs des eaux de l’ère du président mexicain Porfirio Díaz (1876-1911) ont eu recours à des aquifères, creusant des centaines de puits. Mais comme il n’y avait pas d’eau venant du haut pour remplir les réservoirs souterrains, ces derniers se vidaient plus vite qu’ils ne se remplissaient, limités par leurs capacités naturelles. Bien que les autorités aient constaté le problème dans les années 1940, l’énorme dépendance des eaux souterraines est encore d’actualité aujourd’hui.

Pourtant, les aquifères ne suffisent pas à alimenter la région. En dépit des grosses saisons des pluies et des inondations, Mexico est toujours confrontée à des pénuries et la ville dépend actuellement pour un quart de son approvisionnement en eau d’un transport par bassins interconnectés, le système Cutzamala, qui consiste à acheminer l’eau vers la Vallée de Mexico depuis des lieux pouvant être situés à 150 km (90 milles) de là. Il s’agit là d’un remarquable exploit en hydroingénierie qui exploite un réseau de barrages et de réservoirs dans le bassin de Cutzamala, six stations de pompage principales et 322 km (200 milles) de tunnels et de canaux à ciel ouvert. Tout comme Los Angeles, qui bénéficie d’une grande partie de son approvisionnement vital en eau via des pipelines qui traversent les montagnes de la Californie du Nord et du Sud, le système mexicain propulse l’eau des plaines à 1 100 mètres (3 600 pieds) d’altitude, jusqu’à la Vallée de Mexico.

Étant donné qu’il s’agit d’une opération demandant énormément de moyens, l’eau importée de la ville fait sans doute partie « des plus chères de la planète », comme l’a expliqué dans un rapport de 2015 au Guardian Manuel Reyes, responsable de l’approvisionnement au Département de l’Eau de Mexico.

Le rapport en question décrit également les tensions que cause le transfert de l’eau entre bassins. Tout comme l’aqueduc de Los Angeles avait suscité un certain mécontentement lorsqu’il avait causé l’assèchement de la luxuriante vallée de l’Owens en Californie au début des années 1900, de même, soustraire de l’eau à la population croissante du bassin de Cutzamala donne lieu à des controverses et à des discordes. Les communautés rurales dépendent d’une agriculture de subsistance pour gagner tant bien que mal leur vie, mais leur manque de poids politique pourrait bien les condamner à tout simplement devoir renoncer à leur source d’irrigation, de la même manière que les agriculteurs de la vallée de l’Owens un peu plus au nord.

Aujourd’hui, comme nous l’explique la journaliste Carly Schwartz, « l’eau est détournée dans un sens et dans l’autre, à l’inverse de son flux naturel, ce qui en cours de route la contamine du fait de la pollution, laissant certaines communautés à sec, alors que d’autres se retrouvent saturées en déchets et saletés. »

« C’est un cercle vicieux de contamination. La ville nous envoie sa pollution et nous la lui renvoyons dans les aliments. C’est un énorme problème sanitaire. »

Jonathan Watts citant le poète, homme politique et militant Sabino Juarez dans « Mexico City’s Water Crisis—From Source to Sewer ».

Effondrements et tremblements

Toute la Vallée de Mexico souffre depuis des générations entières des conséquences imprévues et fortuites de cette crise de l’eau due aux ingénieurs. Comme l’historienne Barbara Mundy le fait remarquer : « Mexico souffre à la fois d’inondations récurrentes et d’une pénurie d’eau potable ; les problèmes qui avaient jadis été résolus par les grands ingénieurs des Aztèques d’antan sont désormais de retour. »

Même en comptant l’importation d’eau, les deux tiers environ de l’approvisionnement viennent des aquifères. La conséquence naturelle de cette extraction des eaux souterraines, c’est la subsidence du terrain. Mexico s’enfonce… dans certains endroits, de jusqu’à 10 mètres, soit plus de 30 pieds en un siècle et ailleurs dans la vallée, de jusqu’à 12 mètres.

Comme le niveau n’est pas uniforme, des dizaines de fissures et de gouffres sont apparus, avec d’autres conséquences sur le réseau routier et l’infrastructure souterraine. Par exemple, le dommage encouru par les canalisations d’eau de la ville du fait de la subsidence, de l’ancienneté et du manque d’entretien a causé la perte de jusqu’à 40 % de l’eau potable disponible.

La pérennité de la région est remise en question par une menace supplémentaire ; Mexico repose sur le bord de plusieurs plaques tectoniques et sa géologie unique la rend vulnérable à une catastrophe sismique. Mais selon certaines théories sur le mouvement des sols, la surextraction d’eaux souterraines pourrait renforcer encore l’activité sismique, entraînant une subsidence plus importante.

Et comme si ceci n’était pas suffisamment troublant, les sédiments du lit du lac sont également moins stables pendant un tremblement de terre, ce qui n’augure rien de bon quant à la capacité de la région à résister à un événement majeur. « Deux facteurs extrêmement dangereux coïncident, explique Yann Klinger de l’Institut de physique du globe à Paris ; les vagues sismiques sont piégées dans le bassin et amplifiées. De surcroit, les sédiments non consolidés (terre glaise, sable) perdent en cohérence pendant le tremblement et se liquéfient, un peu comme s’il s’agissait de sables mouvants. »

« La Vallée de Mexico est particulièrement vulnérable à l’activité sismique, étant donné les conditions géologiques et topographiques qui y prévalent, à savoir un bassin fermé avec des sols mous et une urbanisation considérable sur des lits de lacs asséchés. »

La Banque mondiale, « Water Security and Resilience for the Valley of Mexico »

La mégapole comme microcosme

La ville de Mexico est un microcosme de ce que nous avons fait à la planète toute entière. En cherchant à construire notre monde par delà les limites de la nature, nous avons eu tendance à avancer dans une sorte d’aveuglement délibéré par rapport aux conséquences futures de nos actes. En construisant des barrages, des remblais, des canaux, des digues et des pipelines, en asséchant des marécages, en détournant des cours d’eau et en reconcevant l’écosystème aquatique, en déboisant et en concentrant les populations dans des centres urbains, nous avons surtout fermé les yeux sur l’effet immédiat sur la biodiversité, sur les autres hommes et femmes et sur les générations futures qui occuperont ces régions.

Comme le remarquait le démographe et économiste du 18ème siècle Thomas Malthus, nous régulons notre population avec les ressources que nous avons à notre disposition. Ainsi, selon lui, au fur et à mesure que notre approvisionnement alimentaire augmentera, la population augmentera aussi. Cette hypothèse semble parfaitement adaptée à nos villes : nous allons remplir et sur-remplir jusqu’à atteindre la limite. Ainsi, nous sommes sans cesse au bord de la catastrophe. Le problème, c’est qu’on se refuse à faire aujourd’hui ce qu’il serait bon de faire pour demain.

« La situation de Mexico est chaotique et absurde. On pourrait avoir une eau pure et naturelle, mais pendant des centaines d’années, nous l’avons épuisée et nous avons créé une pénurie artificielle, explique Marco Alfredo, président de l’association mexicaine des hydro-ingénieurs au Guardian. Il ne s’agit pas d’un problème d’ingénierie : nous avons l’expertise et l’expérience. Il ne s’agit pas non plus d’un problème économique : nous avons les ressources financières nécessaires pour faire ce qui doit être fait. Il s’agit d’un problème de gouvernance. »

Malheureusement, la réalité c’est que nous avons tendance à nous rendre compte de nos erreurs après coup, une fois que le dommage est fait, ou lorsque le problème devient majeur. Ainsi, ceux qui sont chargés de la tâche de s’assurer que la ville de Mexico (et son eau) fonctionnent toujours demain semblent empêtrés dans une éternelle remise à niveau de ce qui a été mal conçu hier.

Un plan de renouvellement ?

Certains pensent qu’on peut être optimiste. The World Design Organization (WDO) est un groupe international qui promeut un nouveau design réfléchi pour les villes. Dans le cadre de sa mission, la WDO souhaite « défendre, promouvoir et partager les connaissances relatives à une innovation basée sur un design industriel en vue de créer un monde meilleur » et ainsi mettre en œuvre les objectifs de développement durable des Nations Unies.

La WDO a nommé Mexico « capitale mondiale du design pour 2018 », pour son « engagement à utiliser le design comme outil efficace de développement économique, social et culturel. » Mugendi M’Rithaa, qui était président de la WDO au moment de cette annonce, a ainsi exprimé son immense espoir : « Mexico servira de modèle pour les autres mégapoles du monde qui sont en proie aux difficultés que représentent les enjeux de l’urbanisation et qui passent par une réflexion sur le design en vue de promouvoir une ville dans laquelle il y a moins de danger et il fait meilleur vivre. »

La proposition faite par les designers de Mexico dans leur offre pour gagner cette reconnaissance accomplira-t-elle ce dont la ville a besoin ? Selon le site de la WDO, « les expositions, conférences, manifestations urbaines et projets éducatifs seront guidés par six sous-thèmes transversaux relatifs aux enjeux urbains du 21ème siècle : la population, la mobilité, l’identité urbaine, l’environnement, les espaces publics et l’économie créative. »

Si on considère ces vastes thèmes, il semblerait que les initiatives de design se focalisent exclusivement sur des questions de surface, et les solutions proposées semblent en grande partie cosmétiques : « Design Week Mexico, un organisme à but non lucratif qui promeut le design comme moteur d’évolution sociale, …. prévoit de se concentrer sur le quartier de Miguel Hidalgo, introduisant de nouveaux programmes de santé, de communication et de sécurité, un programme de vélos en libre service, des jardins urbains, des parcs et des terrains de jeu. »

« Mexico est un espace dynamique qui génère constamment des projets créatifs. Nous avons créé un programme local d’expositions, de manifestations et d’initiatives indépendants dans le domaine culturel de la ville, en suivant le thème du design socialement responsable. »

Design Week Mexico, « World Design Capital, Mexico City 2018: Local Agenda »

Les millions de personnes concentrées dans les mégapoles du monde entier dépendent de la réussite d’entreprises de ce type. Pour que le nouveau design des espaces urbains soit efficace, cependant, il devra aller bien au-delà des seuls aspects cosmétiques. Les vélos en libre service et les terrains de jeux sont de bonnes choses, certes, mais ils ne résoudront pas les problèmes les plus pressants auxquels est confrontée la ville de Mexico.

Comme c’est si souvent le cas dans des questions de prime abord insolubles, il faut être prêt à aller voir ce qui se passe sous la surface pour identifier les causes sous-jacentes du problème et s’en occuper. Dans le cas de Mexico, ceci vaut de manière littérale. Le manque d’anticipation et de planification, datant de plusieurs centaines d’années, à savoir le coût de décisions et de mesures qui ont affecté à long terme la relation de la ville à l’eau et son besoin d’eau, le manque à reconnaître le besoin qu’il y avait de construire sur une fondation adaptée dès le début, tout ceci a entraîné un grand nombre des problèmes d’infrastructure qui existent aujourd’hui. Pour qu’il y ait un réel renouvellement, il faudra que les dirigeants prennent des décisions visant à garantir que ces problèmes-là sont traités et résolus, pour le bien de tous, y compris des plus pauvres et des plus démunis.

Évaluer le coût. Bâtir sur une fondation solide. Se préoccuper du bien-être des autres. Il s’agit là de principes bibliques bien connus que chacun d’entre nous peut respecter dans sa vie personnelle. Malheureusement, ce ne sont pas des qualités courantes chez la plupart des politiciens et pourtant, c’est des politiciens que le monde attend des décisions saines et une évolution significative dans les mégapoles grandissantes du monde d’aujourd’hui.

Depuis les appartements-terrasses aux refuges pour sans-abris sans compter les rues elles-mêmes, s’attaquer aux enjeux de l’urbanisation pour créer des villes dans lesquelles il fait vraiment bon vivre et qui satisfont les besoins les plus élémentaires de l’eau, de l’alimentation et du logement de tous ses habitants mettra à l’épreuve les designers et les dirigeants les plus créatifs. Lorsqu’on ajoute à ceci le changement climatique, on obtient les conditions parfaites pour générer les problèmes environnementaux les plus exigeants et aux dimensions les plus complexes que l’humanité ait jamais dû traiter. L’impact potentiel de nos décisions collectives n’a jamais été aussi grave.