Printemps 2017

Société et culture

. . . Ou bien renoncez-y

Alice Abler

Que faire – collectivement et, tout aussi important, individuellement – pour garantir la disponibilité des ressources terrestres pour les générations futures ?

« Eat it up – Wear it out – Make it do », conseillait Lidian Emerson aux ménagères dans une brochure pour « tirer le maximum de chaque dollar » au début du vingtième siècle. Mangez tout, utilisez vos textiles jusqu’au bout, faites avec ce que vous avez : ces conseils reflétaient une impression souvent associée à la frugalité traditionnelle de la Nouvelle Angleterre. Lidian, la seconde épouse de l’auteur américain Ralph Waldo Emerson, pratiquait ces idéaux dans la vie en raccommodant vêtements et tapis et en apprenant aux autres à en faire autant.

On ne s’étonnera pas que l’histoire des Emerson se mêle à celle de Henry David Thoreau, qui fut le tuteur des enfants de la famille et habita même chez eux épisodiquement. C’est sur un terrain des Emerson que Thoreau construisit une cabane au bord d’un étang, non loin de Concord, au Massachusetts, où il prônait une existence plus que spartiate. Walden, le livre qui en résulta, lui valut une place dans l’histoire pour sa prouesse littéraire et, de l’avis de beaucoup, sa renommée parmi les pères du mouvement « conservationniste » américain.

Près de deux siècles se sont écoulés depuis que les Emerson et Thoreau nous ont très clairement dit de vivre avec simplicité et de nous en contenter. Ils ne représentent qu’une infime fraction de l’ensemble de l’expérience humaine mais, sur cet intervalle, notre rythme de consommation s’est emballé dans des proportions que les premiers habitants de Concord n’auraient jamais imaginées.

Extraire, Fabriquer, Jeter

Un auteur scientifique actuel, Julian Cribb, estime que la manière irréfléchie dont l’humanité traite ses ressources est l’une des dix forces combinées qui menacent la survie de notre espèce. Il alerte ainsi : « Jusqu’à présent, la générosité de la Terre a accompagné l’essor de la société humaine. » Cependant « avec l’avènement de l’ère postmoderne, le Rubicon a été franchi : les besoins matériels de sept à dix milliards de personnes, chacune aspirant à accroître son niveau de vie, se cumulent au point de dépasser les capacités terrestres. Pour faire simple, nous utilisons plus de produits d’extraction que la planète ne peut en procurer par le renouvellement. » (Surviving the 21st Century : Humanity’s Ten Great Challenges and How We Can Overcome Them).

Non seulement ces « produits d’extraction » affectent nos ressources au début de leur cycle de vie mais, compte tenu de l’économie linéaire caractéristique de notre époque, ils se transforment en déchets, et nous repartons de matériaux neufs. Cribb explique comment ces mécanismes fragilisent notre avenir collectif sur plusieurs fronts : « par la pollution et l’empoisonnement à la fois de la planète et de la population, par la dégradation des systèmes naturels vitaux dont l’eau douce, les sols, les forêts, le biote, l’atmosphère et les océans, par l’instabilité économique et politique engendrée par les pénuries, et par les conflits que celles-ci déclenchent. » À l’évidence, ce modèle ne peut pas durer.

« Le modèle de développement linéaire actuel “Extraire, Fabriquer, Jeter” repose sur la consommation de matériaux et d’énergie peu chers et accessibles, mais il atteint aujourd’hui ses limites. »

Ellen MacArthur Foundation, « Économie circulaire – Concept »

Repenser notre approche à un niveau global implique d’arrêter (ou à tout le moins, de ralentir) l’épuisement progressif des ressources. À une époque où les modes et engouements passagers accélèrent les renouvellements et où de nombreux produits manufacturés semblent intégrer une obsolescence programmée, la première étape la plus logique pour ralentir l’appauvrissement des ressources consiste à prolonger la vie des produits fabriqués à partir de ces matières premières.

Les ressources de demain

Théoriquement, cette approche commence par une conception de produit qui veille à la longévité, la réparabilité et la réutilisation, et qui prévoit le démantèlement en fin de vie et le recyclage des matériaux. Cette partie essentielle d’un modèle en « circuit fermé » ou d’« économie circulaire » a été décrite depuis la fin des années 1970, notamment par l’architecte Walter Stahel, qui appelait au remplacement du concept ouvert « Cradle-to-grave » (du berceau au tombeau) par une alternative fermée « Cradle-to-cradle » (du berceau au berceau). En 1982, Stahel a cofondé le Product-Life Institute (ou Institut de la Durée) en Suisse, son pays natal, dans un but de recherches et de conseils sur le développement durable grâce à l’allongement de la vie des produits, aux biens durables, aux activités de reconditionnement et à la prévention des déchets.

L’un des aspects primordiaux est que les distributeurs vendent des services, non plus des produits. Dans son livre intitulé The Performance Economy, Stahel prône les avantages économiques, écologiques et sociaux de cette approche : « “L’économie de fonctionnalité” transforme la réflexion économique pour l’amener du “faire les choses bien” au “faire ce qui est bien”. » Elle intègre une conception respectueuse de l’environnement, des procédés de production propres qui réduisent l’impact environnemental, ainsi qu’une gestion globale du cycle de vie dans laquelle le propriétaire du bien en reste responsable du début à la fin. « Faire ce qui est bien » peut donner une impression de sacrifice, mais Stahel affirme que conserver la propriété des biens exige un niveau de sécurité des ressources et de concurrence élevé. Un usage plus rare des matières premières crée de la valeur : « les biens d’aujourd’hui sont les ressources de demain au prix d’hier. » En théorie, le cycle se poursuit avec la renaissance des matériaux de récupération intégrés dans un produit neuf, allant ainsi plus loin que l’approche « du berceau au berceau » pour accomplir une transformation « du tombeau au berceau ».

La tendance moderne qui consiste à payer pour une fonctionnalité ou un usage se répand à travers le monde. Ce n’est pas tout à fait une idée nouvelle puisque, depuis des siècles, les adhésions aux bibliothèques et aux clubs reposent sur des principes similaires. Mais aujourd’hui, cette idée prend l’ampleur d’un modèle d’économie circulaire à plus grande échelle.

À titre d’exemple, citons le géant de l’éclairage Philips qui est propriétaire des dispositifs et installations d’éclairage de Schiphol, l’aéroport d’Amsterdam, lequel paie pour la lumière qu’il utilise. D’après Philips, les appareils auront une durée de vie supérieure de 75 % aux équipements classiques, et les composants sont remplaçables séparément. Cette solution diminue les coûts de maintenance et supprime l’obligation de recycler l’intégralité du dispositif, « ce qui permet une réduction maximale de l’utilisation de matières premières. » Ce modèle de « paiement au lux » s’applique aussi dans plusieurs régions des États-Unis et du Royaume-Uni au niveau commercial.

La solution de l’accès (en remplacement de la propriété) plaît aussi beaucoup aux particuliers, via des services comme Zipcar (autopartage), Rent the Runway (mode vestimentaire) ou les locations de bicyclettes dans de nombreuses villes du monde. Chacun opère sous couvert d’un organisme qui conserve la propriété des biens. Avec d’autres services comme Airbnb ou les VTC Lyft et Uber, des personnes détiennent les biens et les partagent avec d’autres sous couvert d’une société. Quel que soit le cas de figure, l’utilisateur est dégagé de la responsabilité de la propriété et de la mise au rebut finale.

Une échappatoire au rebut

Le mode de mise au rebut finale est crucial pour nos chances de survie. Cribb affirme que l’une des solutions à la pénurie de ressources passe par le recyclage et la réutilisation. Pendant des milliers d’années, l’humanité s’est contentée d’extraire les matières premières de la planète pour créer et fabriquer, mais maintenant il est temps de repenser ce processus. Nous utilisons nos ressources à un rythme plus rapide que les capacités de remplacement de la terre. Cribb nous conjure de remplacer « l’ère de l’extraction » par « l’âge de la réutilisation ». Le recyclage joue un rôle (il ralentit l’épuisement des ressources) mais chaque opération s’accompagne d’une proportion de perte. En revanche, la réutilisation et la récupération évitent l’évacuation et l’élimination des déchets tout en supprimant la nécessité d’exploiter de nouvelles ressources.

« Une économie circulaire est par nature restaurative et régénérative et tend à préserver la valeur et la qualité intrinsèque des produits, composants et matériaux à chaque étape de leur utilisation. »

Ellen MacArthur Foundation, « Économie circulaire – Concept »

Ted Reiff, le président de l’organisation américaine sans but lucratif, The ReUse People of America (TRP), qui se consacre à récupérer et distribuer des matériaux de construction réutilisable, rejoint la position de Cribb : « Notre mission est d’éviter que le bois d’œuvre et les appareils réutilisables ne viennent s’ajouter à l’engorgement des décharges, ce qui n’est pas si facile dans une société de consommation florissante. La démolition est tout simplement moins chère et plus avantageuse, mais les économies d’énergie et la diminution de la pollution font de la réutilisation une option plus responsable. L’énergie grise (ou intrinsèque) est économisée, et moins de nouveaux produits sont nécessaires. Les matériaux récupérés pour réutilisation échappent aux procédés qui génèrent des polluants, tels que l’incinération. » TRP a organisé des séminaires axés sur la déconstruction de bâtiments à l’abandon ou de quartiers sinistrés à l’échelon urbain. Tout en comprenant que les villes sont poussées à ne s’intéresser qu’aux résultats financiers, Reiff souligne les avantages collectifs, environnementaux et financiers de la déconstruction. « Quand les entités au sein d’une subdivision politique collaborent, il devient possible de réunir des sommes plus faibles pour promouvoir en permanence la déconstruction. » Il ne fait aucun doute que cette cause le passionne. D’ailleurs, son exhortation à la déconstruction à une échelle ambitieuse se termine par « Si vous n’êtes pas tout à fait convaincus, appelez-moi ! ».

La sensibilisation aux avantages de la réutilisation et de la revalorisation des matériaux dans une « société de consommation florissante » exige de la pédagogie. Aujourd’hui, le recyclage des boîtes de conserve, bouteilles et papiers est encouragé dès l’école primaire, tandis que les cursus d’architecture des universités modernes proposent couramment des cours en gestion de conception énergétique et environnementale et en développement durable.

Apprendre à alléger le fardeau

La prise de conscience relativement récente de l’impact des textiles et des vêtements sur l’environnement éclaire la nécessité d’un changement aussi dans ce domaine. Au niveau des consommateurs, acheter et se débarrasser des articles de « Fast Fashion » (ou mode jetable) a des effets néfastes surprenants, même quand l’origine n’est pas problématique. L’association SMART (Secondary Materials And Recycled Textiles) explique que 95 % des textiles (dont les vêtements et chaussures) peuvent être réutilisés ou recyclés, alors qu’en Amérique uniquement, 12 millions de tonnes de ces matières aboutissent dans des décharges chaque année.

Économie linéaire

D’après le bilan de 2016 sur la réutilisation (State of Reuse Report) demandé par des boutiques de vente d’articles d’occasion (Savers ou le Village des Valeurs), les consommateurs nord-américains jettent environ 37 kg de vêtements par personne chaque année (alors que, là encore, presque la totalité pourrait être recyclée). Tandis qu’un tiers de ceux qui choisissent de jeter des articles usagés disent agir ainsi parce que c’est plus simple que de les donner, le rapport identifie comme facteur principal un manque d’éducation sur le sujet. De nombreuses personnes croient que leurs vêtements et articles ménagers usagés n’ont aucune valeur et que leur don serait refusé par les organismes de collecte à cause de leur état usagé, taché, déchiré ou cassé ; mais elles affirment en majorité qu’elles auront davantage tendance à donner les textiles et d’autres articles pour réutilisation ou recyclage, maintenant qu’elles ont appris les effets environnementaux désastreux des déchets irresponsables. Plusieurs organismes de collecte acceptent en fait les articles quel que soit leur état. Ce qui n’est pas réutilisable peut souvent être recyclé : selon SMART, des textiles usagés et tachés, par exemple, peuvent devenir des chiffons de nettoyage, ou renaître sous forme de papier, de fil, d’isolant ou de sous-tapis.

Beaucoup d’universités adhèrent à une association qui promeut le développement durable dans l’enseignement supérieur (Association for the Advancement of Sustainability in Higher Education). Parmi elles, Woodbury University, en Californie, a démarré une filière de mode dans les années 1930. Elle voit dans le développement durable l’avenir de la mode et encourage les étudiants à apprendre la réutilisation, la transformation à des fins différentes, la viabilité écologique et l’approvisionnement. Anna Leiker, qui y a une chaire au département de Conception de la mode, voit ses progrès avec enthousiasme. Son regard brille quand elle explique à Vision : « En droite ligne des changements sociétaux, nos étudiants de deuxième année travaillent sur des projets “zéro déchet” et nous proposons un cours de Transformation au semestre d’automne. » Les étudiants sont invités à explorer, dans leurs projets, des options écologiquement durables à travers une intégration créative de matériaux de récupération (allant jusqu’à des tissages à base de sacs en plastique mis au rebut et de bandes de toile épaisse déchirée), et ils y réussissent très bien. Ces graines semées dans de jeunes imaginations vont se développer et faciliter l’éducation d’autres personnes pour, finalement, faire reculer l’empreinte écologique des textiles et vêtements.

Économie circulaire

Les ressources auxquelles nous avons eu le privilège d’accéder – indispensables même à la fabrication de produits de première nécessité comme les textiles, les matériaux de construction et d’autres biens – sont toutes liées entre elles. Ce que nous faisons au début et à la fin des cycles de vie de nos objets a d’importants impacts sur ces ressources, et nous avons abusé de nos privilèges. Il est évident que nous devons changer notre raisonnement et nos méthodes.

Un retour à la frugalité

Cribb apporte un espoir à l’humanité en disant que nous pouvons trouver des façons de modérer l’appauvrissement des ressources avant qu’il ne soit trop tard. Il plaide surtout pour un retour collectif à une bonne gestion, à une réutilisation et une récupération maximales et, de manière générale, pour une vie semblable à celle de nos grands-parents.

Pouvons-nous régler nos problèmes en revenant aux méthodes économes de temps plus simples ? Oui, dans une certaine mesure. Mais notre monde actuel (et nos objets) est beaucoup plus compliqué que celui de nos prédécesseurs.

Pendant la guerre, au siècle dernier, les civils étaient vivement encouragés à cultiver un jardin, à composter, à raccommoder les vêtements, à réparer les objets casser, à recycler le papier, le métal, le caoutchouc, les os et même les graisses. En Amérique, des affiches conseillaient aux gens de « faire avec les moyens du bord », d’adhérer à des clubs automobiles pour économiser l’essence et de faire une utilisation rationnelle des ressources. Ces habitudes économes sont toutes valables aujourd’hui et nous pouvons en étendre les principes aux technologies modernes.

Cependant, l’important n’est pas de vivre comme nos grands-parents ou même nos arrière-grands-parents. Nous devons réorienter notre économie linéaire actuelle (Extraire, Fabriquer, Jeter) pour devenir une économie circulaire (en circuit fermé, du berceau au berceau). Nous devons même dépasser le « mangez tout, portez jusqu’au bout et faites avec » des années 1800. Au début du vingtième siècle, cette consigne s’est transformée en « Utilisez et portez jusqu’à usure complète, faites avec ce que vous avez, ou bien renoncez-y ».

Aujourd’hui, nous constatons les conséquences de l’ignorance de ces règles économes : si nous ne protégeons pas les précieuses ressources qui nous ont été confiées, nous serons forcés d’y renoncer. Il ne restera plus rien.